UNE VIE DE CHIENS EN GÉORGIE

Par Yvan Ruiz

Temps de lecture estimé : environ 30 minutes

En Géorgie, ils sont omniprésents. Patrouillant dans les rues des grandes villes. Campant devant les commerces et les habitations. Roupillant dans les parcs ou au bord des routes. On les repère parfois grâce à leur piercing coloré à l’oreille. Eux, ce sont les chiens errants. Bien que personne ne connaisse leur nombre exact, ils seraient plus d’un demi-million en Géorgie, un chiffre considérable à l’échelle du pays ! Entre affection populaire et enjeu de santé publique, la présence de ces concitoyens canins ne cesse d’interroger les autorités et mobilise de plus en plus les citoyens.

NOM D’UN CHIEN, D'OÙ SORTENT-ILS ?

L’origine profonde des chiens errants en Géorgie est, une fois n’est pas coutume, à chercher dans le passé soviétique du pays, et plus précisément dans les années 1950 et 1960. À cette époque marquée par l’exode rural, des milliers de Géorgiens quittent leur campagne natale pour s’installer dans les centres urbains qui se développent à toute vitesse dans le pays. Et pour loger tout ce petit monde ? Rien de tel que de bonnes grosses barres d’immeubles construites massivement pour l’occasion (dont j’ai parlé récemment dans cet article). Le hic, c’est que les familles n’étaient pas autorisées à emménager dans ces appartements avec leurs compagnons à quatre pattes. Et quand bien même, que faire d’un gardien de troupeau ou d’un auxiliaire de chasse en pleine ville ? Il fallait donc s’en débarrasser. C’est ainsi qu’un nombre considérable de chiens domestiques sont tout bonnement abandonnés par leurs propriétaires. Certains se mettent alors à faire les cent pas au pied des immeubles dans l’espoir de sauver la fragile relation qui les lie à leurs anciens maîtres. D’autres n’ont d’autre choix que d’errer dans les villages désertés. C’est alors que, dans une Géorgie profondément croyante où beaucoup considèrent la stérilisation comme allant à l’encontre des lois de Dieu, ces chiens indésirables commencent inexorablement à se reproduire entre eux…

Il faudra néanmoins attendre les années 1990 pour que la situation bascule dramatiquement. Suite à l’effondrement de l’Union soviétique, le pays subit de plein fouet les effets d’une crise économique sans précédent dans l’histoire du pays. Dans cette période de chaos total, la pauvreté touche toutes les sphères de la société, les capacités vétérinaires sont réduites à néant et les rares cliniques pour animaux qui subsistent ferment leurs portes les unes après les autres. De nombreux foyers géorgiens sont alors contraints d’abandonner leurs animaux à tous les coins de rue, faute de pouvoir s’en occuper. Totalement livrés à eux-mêmes, ces laissés-pour-compte se multiplient alors de façon incontrôlée et la population de chiens errants explose de manière exponentielle, notamment à Tbilissi.

Totalement dépassées par le phénomène, les administrations locales tentent par tous les moyens de contrôler la prolifération des chiens errants dans le pays. Faute de moyens, certaines municipalités lancent des appels d’offres pour l’abattage des animaux errants et signent des contrats avec des entreprises privées qui n’ont bien souvent aucune considération pour le bien-être animal. Les animaux sont alors violemment abattus, parfois sous les yeux des passants et des enfants, dont beaucoup sont traumatisés par ces scènes barbares. Pire encore, certaines de ces compagnies n’euthanasiaient que les mâles afin de maintenir la croissance de la population et ainsi s’assurer un revenu permanent ! Pourtant, cette purge n‘a pas permis de résoudre le problème et a même aggravé la situation. En effet, la réduction mécanique des populations d’animaux errants déclenche un processus de sélection naturelle qui les rend plus agressifs, sans pour autant diminuer leur nombre…

Avec le temps, on assiste à une banalisation du phénomène au point que les chiens errants semblent désormais faire partie intégrante du paysage géorgien. Mais, la situation se détériore encore un peu plus lors de la pandémie mondiale de coronavirus. Outre l’absence de contrôle des populations canines, la propagation de fausses informations selon lesquelles certains variants du virus seraient transmissibles d’un animal de compagnie à un être humain a poussé certaines personnes à mettre leurs animaux dehors, grossissant encore plus les rangs des parias de la société humaine…

COMMENT SE SONT-ILS ADAPTÉS À LA VIE À LA RUE ?

On le sait, tout être vivant s’adapte en permanence aux changements de son environnement. C’est le principe même de l’évolution naturelle. Dans le cas des chiens errants, qu’il s’agisse de toutous domestiques « fraîchement abandonnés » ou de cabots issus de la rue depuis plusieurs générations, le choix est cornélien : décrypter les codes du monde humain pour en tirer parti ou vivre en marge de ces derniers…

Lors de mes investigations, j’ai été très surpris de voir à quel point le discours sur les chiens errants en Géorgie, qu’il émane des pouvoirs publics tout comme des défenseurs de la cause animale, faisait totalement abstraction de la diversité des situations sur le terrain. Comme si les chiens errants représentaient un groupe uniforme et homogène. Certains éthologues (les spécialistes du comportement animal) ont pourtant établi une classification largement consensuelle des chiens errants, prenant notamment en compte le degré de dépendance alimentaire.

Commençons par la catégorie la plus visible dans l’espace public, celle des chiens errants sans propriétaires que l’on croise surtout dans les centres des grandes villes. Eux ont un mode d’alimentation opportuniste qui ne varie pas selon leur horloge biologique, mais en fonction du rythme des activités humaines. En effet, leurs postes de nourrissage sont minutieusement calqués sur les pics d’affluence aux bureaux, sur les horaires d’ouverture des magasins, sur les heures de remplissage des poubelles de restaurants, etc. Malgré un comportement amical et très tolérant vis-à-vis des humains, ces chiens restent des animaux sauvages à bien des égards. Ils sont organisés en meutes au sein desquelles chaque individu doit prêter allégeance au dominant, comme chez les loups. Aussi, à l’instar des prédateurs sauvages, ils ont toujours un abri éloigné de leur zone de nourrissage, un refuge où ils peuvent baisser la garde face à la vie urbaine, aux autres meutes, aux humains malintentionnés, au froid ou à la chaleur intense.

Ensuite, vient la catégorie des chiens errants associés à un ou plusieurs humains. Ces chiens, que l’on rencontre surtout dans les quartiers périphériques, jouissent d’un certain « confort de vie » car ils n’ont pas à chercher leur nourriture. En effet, ce sont les habitants qui s’en occupent et se relaient pour les nourrir. Ces chiens « communautaires » ne sont d’ailleurs plus considérés comme des chiens errants à tel point qu’ils sont régulièrement confondus avec les chiens domestiques et que presque chaque quartier possède sa « mascotte » locale ! Parfois même, ils sont considérés comme de véritables chiens de garde, notamment lorsqu’ils s’associent à des gardiens ou des agents de sécurité. Par exemple, dans les zones de garages automobiles, très nombreuses en Géorgie, il semblerait qu’un contrat tacite soit passé entre les animaux et les humains : en échange de leurs services de gardiennage, ils sont nourris, logés et choyés.

Enfin, la troisième catégorie est celle des chiens errants retournés à l’état semi-sauvage. Également appelés chiens féraux, ils vivent surtout dans les secteurs peu ou pas habités, comme les abords des voies ferrées, les friches industrielles ou les zones forestières. S’agissant de chiens ayant perdu leur instinct de prédation, ils sont incapables de se nourrir en chassant par eux-mêmes et sont donc entièrement dépendants des restes abandonnés par les humains. Mais, s’ils ressemblent en tous points aux autres chiens errants, ils ne le sont pas ! Les chiens féraux se rapprochent des canidés sauvages dans leurs mœurs, et donc dans leurs réactions face à l’homme. Ainsi, en comparaison avec les chiens des centres-villes ou des quartiers habités, ils sont plus méfiants envers les humains et peuvent devenir très agressifs s’ils se sentent menacés.

D’une manière générale, les éthologues ont remarqué que plus on s’éloigne des centres-villes, plus le contact entre chiens errants et humains diminue et plus les chiens ont tendance à perdre certaines caractéristiques propres aux chiens domestiques comme les fourrures tachetées ou le fait de remuer la queue. Mais ce n’est pas tout. Dans les zones inhabitées où les croisements avec des chiens de compagnie abandonnés sont plus rares, la diversité semble s’estomper. Dès lors, on assiste à une homogénéisation de l’aspect des chiens errants : taille importante, fourrure épaisse, tête anguleuse, yeux en amande, oreilles dressées, etc. De là à parler de l’émergence d’une nouvelle espèce, il n’y a qu’un pas à franchir… que je ne franchirai pas, rassurez-vous !

Dans tous les cas, pour un être humain tout comme pour un chien ou un chat, être sans abri signifie se retrouver dans une situation d’extrême précarité marquée par la faim, la violence, l’insécurité, la peur et la dégradation rapide de la santé physique et mentale. D’autant plus que ces chiens ne se sont pas retrouvés à la rue par hasard, ne l’oublions pas !

UN PROBLÈME DE SOCIÉTÉ… QUI N’EN EST PAS UN

Selon une enquête d’ampleur réalisée en 2023 par l’Institut National Démocratique (NDI) et le Centre de Ressources et de Recherche sur le Caucase (CRRC), la question des chiens errants figurerait en tête des préoccupations citées par les Géorgiens, à égalité avec l’état des routes, c’est pour dire !

Étant pour la plupart non vaccinés et vivant dans des conditions sanitaires précaires, les chiens errants sont indubitablement un réservoir et un propagateur de maladies comme la rage, dont la mortalité reste très élevée en l’absence de prise en charge médicale rapide. Avec une présence avérée de l’agent infectieux sur le territoire géorgien, on a donc froid dans le dos lorsque l’on pense au récent cas de Martvili, une petite commune de Mégrélie, où un chien errant porteur de la rage avait mordu 22 personnes ! Malgré cela, selon l’Organisation Mondiale de la Santé, la propagation de la rage est totalement contrôlée en Géorgie et, grâce aux efforts de vaccination menés par les autorités, les décès humains qui y sont liés sont extrêmement rares.

Mais le cœur du problème reste la cohabitation parfois conflictuelle entre humains et chiens errants. Vu le nombre impressionnant de chiens qui quadrillent le territoire géorgien, on peut comprendre que cela puisse être invalidant pour certaines personnes. Je pense notamment aux cynophobes de tous poils pour qui une meute de chiens errants, ça peut faire peur ! Pourtant, les comportements agressifs sont minoritaires chez les chiens errants et, dans la plupart des cas, les chiens se contentent d’aboyer sans forcément passer à l’attaque. De surcroît, les rares cas d’agressivité sont très souvent d’origine humaine. En effet, plusieurs études montrent que les chiens agressifs ont tous ou presque été capturés, déplacés et fréquemment maltraités. Il est donc « logique » que l’animal développe une peur envers les humains et que l’agressivité devienne son seul mécanisme de défense. Enfin, notons que la quasi-totalité des cas d’agressions sur des humains sont le fait de chiens féraux.

Une autre nuisance dont sont responsables les chiens errants concerne les aboiements intempestifs, souvent amplifiés par l’effet de groupe, ou devrais-je plutôt dire de meute. Il est vrai que cela peut déranger, mais cela fait partie du paysage, que voulez-vous ! En Géorgie, on peut aussi se plaindre de l’absence de volets qui empêche certaines personnes de dormir, de la voix portante des autochtones que certains verront comme un manque de respect, du chant du coq ou du meuglement de vaches qui tirent plus d’un des bras de Morphée, etc. Tout est question de tolérance et de compréhension culturelle, voilà tout. Et puis, je le répète, c’est la société humaine qui est entièrement responsable de la présence des chiens errants !

Et puis, il y a le problème sanitaire des déjections sur l’espace public. Outre la gêne olfactive et visuelle que cela implique, il faut bien avouer que les excréments laissés à l’air libre peuvent s’avérer dangereux pour l’homme, notamment pour les enfants, en raison des parasites et des bactéries (comme la salmonelle) qu’ils contiennent ! Mais là encore, il s’agit d’un faux problème car les crottes de chien errant sont rares dans les villes géorgiennes et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, le nettoyage urbain est très actif en Géorgie et les rues sont régulièrement balayées (plus que dans bien des villes européennes d’ailleurs !). Ensuite, et cela peut paraître paradoxal, la plupart des déjections provient des chiens domestiques mal encadrés. Mais surtout, n’oublions pas que les chiens errants sont territoriaux et qu’ils distinguent leurs zones de nourrissage de leurs zones de défection. Les chiens de rue font donc leurs besoins aux mêmes endroits, souvent dans des zones non passantes en périphérie des rues principales.

Notons enfin que la multitude de chiens errants qui cavalent un peu partout sur le territoire peut être responsable de nombreux incidents de la circulation. Mais malheureusement, il n’existe aucune statistique officielle concernant les accidents de la route impliquant des chiens errants.

Si on regarde bien, les chiens errants sont loin de représenter un problème à éradiquer. Mais, comme pour de nombreux faits de société, l’opinion publique ne semble retenir que les faits divers qui font pourtant exception. Ainsi, le traitement médiatique du phénomène des chiens errants part souvent d’un cas isolé qui est ensuite transformé en révélateur d’un problème systémique par les politiques, puis relayé et amplifié par les réseaux sociaux qui diffusent à leur tour des clichés sans aucun filtre déontologique. Mais, ne dit-on pas que quand les chiens aboient, la caravane passe ?

LES CHIENS ERRANTS, DES ALLIÉS DU TOURISME ?

La plupart du temps, les chiens ont un comportement très amical, voire protecteur, vis-à-vis des humains et manifestent des liens d’affection très comparables à ceux des animaux de compagnie. Pour preuve, combien de chiens errants vois-je spontanément demander des caresses aux touristes que j’accompagne ? Combien de ces guides à quatre pattes m’ont montré le chemin à suivre lors de randonnées que je faisais pour la première fois ? Combien de fois ai-je pu assurer la sécurité de mes clients grâce à mes escortes canines ?

Lorsque l’on évoque la bienveillance des chiens errants, la même image revient toujours, celle de Kupata, une chienne errante de Batoumi devenue célèbre grâce à une vidéo virale où on la voit aider les enfants à traverser la rue en forçant les voitures à ralentir et en aboyant sur les conducteurs récalcitrants. Une scène digne d’un film de Walt Disney qui a rapidement attiré l’attention des touristes et conquis le cœur des internautes du monde entier. Régulièrement, les voyageurs me demandaient de faire une halte à Batoumi, juste pour pouvoir se faire photographier avec la petite chienne noire et blanche ! D’ailleurs, en 2020, le Département du Tourisme d’Adjarie a rendu hommage à la chienne en lui faisant construire une belle niche en bois sertie d’une étoile avec l’inscription « Élue du peuple », mais aussi en rebaptisant l’action municipale d’aide aux animaux sans abri « Programme Kupata ». Malheureusement, Kupata n’est aujourd’hui plus de ce monde…

En Géorgie, il existe bien d’autres stars locales qui défraient régulièrement la chronique ! On pense évidemment à Chorna, la vieille chienne qui vivait près du marché aux fleurs, dans le centre de Tbilissi, et qui a été « remplacée » par Bacho depuis son décès. Ce dernier est tellement célèbre qu’il est même épinglé sur Google Maps ! Sans parler de Salvador, le vieux chien aveugle de Tbilissi, ou de Marco, connu pour prendre le bus tout seul dans le quartier de Gldani. Et puis, il y a Zarbazan, un chien errant qui se promenait si fréquemment sur le lieu de tournage du célèbre film Mimino qu’il fut officiellement affiché à l’écran en tant qu’acteur canin, puis adopté par le réalisateur !

Plus récemment, les réseaux sociaux ont été inondés de scènes touchantes et parfois surréalistes de chiens errants comme Nevroza, Mesame, Seko, Archil, Bote ou Mugri, qui veillaient sur les manifestants par des nuits pourtant glaciales et allaient. Des fois, ils allaient jusqu’à poursuivre les véhicules de police pour mordre leurs pneus et en arracher les plaques d’immatriculation jusqu’à carrément devenir des victimes des répressions policières. En effet, de nombreux chiens se sont fait chassés et placés de force en refuge par les services municipaux. Des prisonniers politiques à quatre pattes qui continuent d’incarner la résistance et la solidarité pour de nombreux Géorgiens désabusés.

Au final, les chiens errants sont considérés comme une partie essentielle du paysage social et donc traités avec respect par la population. Plus encore, dans une dépêche de l’AFP datant du 5 décembre 2025, la journaliste géorgienne Elena Nikoleishvili affirme que « les chiens errants ont eu un impact positif plus grand que les gens et la culture seuls sur le tourisme et l’image de la Géorgie [et que] ces adorables créatures devraient plutôt être le symbole de la capitale, comme les chats d’Istanbul ». Mais, dans ce modèle de coexistence urbaine et de respect animal, les chiens errants ont surtout besoin d’aide…

MAIS QUE FAIT LA POLICE ?

En Géorgie, la gestion des chiens errants a longtemps été caractérisée par l’absence quasi-totale de règlementation. Dans un tel contexte, la ville de Tbilissi prend les devants en créant, en 2015, l’Agence de Surveillance Animale afin de remplacer l’ancien système de capture hérité de l’époque soviétique par un modèle de gestion plus « humain » des populations de chiens errants. Le dispositif est simple : il consiste à capturer les chiens errants pour les emmener dans un refuge où ils sont stérilisés (ou castrés), vaccinés, examinés par un vétérinaire, puis identifiés via une bague implantée sur l’oreille. Enfin, après une période de convalescence, l’animal est soit relâché là où il a été trouvé, soit gardé en refuge pour éventuellement être adopté.

Aussi fou que cela puisse paraître, il aura fallu attendre juillet 2025 pour qu’une loi nationale voie le jour. Dès lors, les autorités mènent des actions de sensibilisation auprès du public, principalement dans le but de prévenir les abandons. En parallèle, on assiste à un durcissement des sanctions en cas d’abandon d’animaux de compagnie ou de violations des règles sur l’enregistrement, la vaccination ou l’élevage des animaux de compagnie. En dépit de tous les efforts déployés, le gouvernement peine toujours à maîtriser la reproduction des chiens errants et ce, pour trois grandes raisons.

Pour bien comprendre la première raison, il faut enfiler sa casquette d’économiste et imaginer la population de chiens errants en Géorgie comme un stock avec des flux d’entrée qui l’alimentent (abandons par les propriétaires, reproduction des chiens non stérilisés…) et des flux de sorties qui le réduisent (placements en refuge, adoption, mortalité naturelle…). Dès lors, on constate que l’arsenal législatif et coercitif n’agit que sur une des composantes du flux d’entrée. En d’autres termes, les mesures gouvernementales ciblent l’incidence des futurs abandons de chiens sans pour autant s’attaquer à la prévalence de la population déjà existante. Une logique qui rappelle étrangement les politiques menées pour lutter contre le « phénomène mishenebi » dont j’ai parlé récemment. La loi géorgienne n’est donc pas inutile, mais structurellement insuffisante si elle ne traite pas l’ensemble des flux ainsi que le stock existant !

La deuxième, c’est qu’il y a une focalisation sur les chiens errants des grandes villes qui occulte la population des chiens féraux. Or, pour rappel, ce sont précisément ces chiens errants devenus sauvages qui sont responsables des attaques sur les humains. Mais, comme ils restent à l’écart, ils sont hélas plus difficiles à localiser et échappent donc à tout contrôle humain.

La troisième, je vous la donne en mille : l’argent ! Depuis le début, les programmes de stérilisation et de vaccination sont sous-financés et les capacités des refuges sont bien loin de répondre aux exigences de la nouvelle loi. En 2026, on ne compte que sept refuges enregistrés à l’échelle nationale, ce qui est bien trop peu ! Ensemble, ces refuges peuvent héberger environ 700 animaux en même temps, soit une goutte d’eau dans l’océan face au demi-million de chiens errants estimés dans le pays ! Et puis, contrairement à la castration, la stérilisation est une procédure complexe et coûteuse : l’animal doit être surveillé pendant plusieurs jours après l’intervention et il est parfois nécessaire de lui administrer des antibiotiques. D’autant plus que les centres capables d’assumer une telle prise en charge sont en réalité peu nombreux, même à Tbilissi. En province, dans certaines régions comme la Racha ou la Svanétie, il n’y a absolument aucune clinique vétérinaire et encore moins de refuge adapté. Pourtant, en 2018, le ministère du Développement régional avait promis à la population que, d’ici 2019, toutes les régions disposeraient d’un refuge pour animaux errants. Une promesse manifestement restée lettre morte…

LA SOCIÉTÉ CIVILE CONTRE-ATTAQUE

Bien que les refuges pour animaux soient limités par les ressources et la législation, un réseau solidaire s’est constitué en parallèle des initiatives officielles. Depuis quelques années déjà, ce sont les citoyens et les associations qui prennent le relais, car là où les politiques publiques font défaut, la société s’active !

Les pionniers en la matière sont sans nul doute les membres de la GSPA (Société Géorgienne pour la Protection des Animaux) qui œuvrent en Géorgie depuis 2006. Outre leurs actions en faveur des animaux errants, ils sont à l’origine du seul refuge spécialisé dans les animaux « traumatisés » (à cause d’une collision avec un véhicule, de maltraitance, d’une amputation, etc.). Citons également l’équipe de Zero Strays qui intervient, quant à elle, dans les zones rurales de Géorgie avec un fonctionnement plutôt original : après avoir pris en charge les animaux errants, l’association les place dans des familles d’accueil à faibles revenus. Grâce à un système d’aide financière, des familles rurales défavorisées bénéficient d’une source de revenus précieuse pour s’occuper des chiens errants jusqu’à ce que ces derniers trouvent un foyer définitif. Lutter pour le bien-être animal tout en soutenant la communauté, c’est ce qui s’appelle faire d’une pierre deux coups ! Et puis, comment ne pas évoquer le travail de longue haleine de la branche géorgienne de Mayhew ? Entre programmes de vaccination et de stérilisation, création d’une base de données pour recenser les chiens errants et formations en chirurgie et en soins de la reproduction à des vétérinaires et infirmiers géorgiens, l’association britannique est sur tous les fronts !

Les projets collectifs ne sont pas en reste. Que cela soit pour collecter des fonds et venir en aide aux associations, construire des niches pour les chiens errants, sensibiliser le public pour encourager l’adoption, organiser des concours canins version « street dog », les actions collectives sont diverses et variées en Géorgie ! Parmi les projets que Nela Voyage suit de très près, citons Animal Project, Animals Friends, Tatebi ou encore Pet Rescue Georgia.

Mais surtout, il y a toutes ces initiatives individuelles dont on ne parle pas, mais qui sont bel et bien là. Il n’y a qu’à ouvrir l’œil ! Beaucoup de restaurateurs luttent contre le gâchis alimentaire en donnant les restes aux chiens errants, en plus de les laisser s’abriter sous les tables lorsqu’il pleut ou qu’il fait trop chaud. La plupart des magasins d’alimentation animale ont leurs goûteurs officiels de croquettes qui essaient aussi les niches en modèles d’exposition. Et puis, il y a ces riverains qui déposent des gamelles d’eau et de la nourriture au pied des immeubles. Ou encore, ces citoyens lambda qui fabriquent des abris de fortune pour offrir un semblant de refuge aux chiens. En somme, les chiens errants sont la preuve vivante de l’hospitalité géorgienne tant appréciée des touristes !

En somme, les chiens errants ne sont que les victimes et les parias de la société des hommes dont il faut assumer la responsabilité sociale. Et pour cela, il faut non seulement passer par une prise de conscience collective, mais aussi renforcer la collaboration entre les services publics, les associations et les citoyens. Cela passe aussi par des gestes simples que chacun peut adopter au quotidien. Par exemple, les personnes qui ont déjà fait appel à mes services savent que j’ai toujours une boîte de croquettes dans le coffre de mon véhicule. Ainsi, j’aime faire participer mes clients en organisant des distributions de croquettes aux bords des routes ponctuées de séances de caresses lorsque les chiens sont demandeurs. Pour Nela Voyage, prendre soin de ces animaux à l’avenir incertain favorise l’empathie et reflète une vision du tourisme plus humaine. Ce n’est qu’une bien petite goutte d’eau dans un si vaste océan, mais si vous aussi voulez y participer, vous savez qui contacter…

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Yvan RUIZ – 2025