LE PHÉNOMÈNE DES EXTENSIONS « À LA GÉORGIENNE »

Par Yvan Ruiz

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Lorsque l’on pense à Tbilissi, on a souvent l’image d’une petite cour à l’italienne dans laquelle trônent fièrement quelques beaux balcons en bois sculpté et aux couleurs pastel. Voilà pour l’image de carte postale. Mais, dans les quartiers populaires qui échappent au regard de la plupart des touristes, une toute autre réalité se joue, celle des « extensions de balcons »…

DE QUOI PARLE-T-ON AU JUSTE ?

Si vous vous baladez dans certains quartiers de Tbilissi où les gros blocs d’immeubles en béton dominent le paysage, comme Saburtalo, Didube, Gldani ou Didi Dighomi, vous constaterez très vite que quelque chose cloche dans l’architecture de ces lieux. En effet, votre œil averti sera saisi d’une étrange impression de bricolage anarchique qui caractérise certaines façades où rien ne semble identique : aux rez-de-chaussée, de curieuses loggias semblent littéralement avoir « grignoté » le trottoir pour créer des avancées « greffées » aux appartements ; à mi-étage, certains balcons sont dangereusement suspendus dans le vide, telles des « boîtes » que l’on aurait collé aux murs ; tout en haut, on a l’impression que chaque étage a été déposé sur le précédent à des époques différentes, un peu comme des strates géologiques des temps modernes. Nul besoin d’être ingénieur pour deviner que ces « excroissances » n’étaient pas prévues à l’origine et qu’il s’agit de rajouts visant à agrandir chaque appartement !

En géorgien, plusieurs termes ont même été créés pour désigner le phénomène, tous basés sur le vieux géorgien sheneba (შენება) signifiant « construire ». Ainsi, vous entendrez peut-être parler de misheneba (მიშენება) pour désigner une simple extension ou de dasheneba (დაშენება) quand il s’agit de la surélévation d’une extension déjà existante.

DE QUAND DATENT CES FOLIES ARCHITECTURALES ?

Comme souvent en Géorgie, l’origine de ce phénomène est à chercher dans le passé récent du pays, notamment dans les années 1960 marquées par une pénurie de logements sans précédent en Union soviétique. À cette époque, Nikita Khrouchtchev succède à Joseph Staline et prend la tête du plus grand pays du monde. Son idée pour faire face à la crise du logement ? Lancer un vaste programme de constructions temporaires s’appuyant sur l’utilisation généralisée du béton armé préfabriqué, bien moins cher et surtout plus rapide à assembler que le traditionnel béton coulé sur place. Les résultats sont sans appel : des milliers d’immeubles sortent de terre en un temps record, un peu partout dans les grandes villes soviétiques. À l’instar des célèbres modèles K-7 ou 1-464, ces structures standardisées à l’aspect monotone furent surnommées khrouchtchoba (хрущоба), un jeu de mots sarcastique issu de la contraction de Khrouchtchev (Хрущёв) et du mot russe trouchoba (трущоба) désignant un taudis ou un bidonville. Le rapport avec les extensions géorgiennes ? Un peu de patience, on y vient…

Dans les années 1970, la crise du logement n’est pas vraiment réglée en Géorgie. Certains promoteurs immobiliers obtiennent alors l’autorisation de rajouter plusieurs étages à certains immeubles de Tbilissi. Sans le savoir, le gouvernement géorgien venait de se tirer une balle dans le pied… En effet, dans la deuxième moitié des années 1980, le Conseil des ministres de la République Socialiste Soviétique de Géorgie prend une décision que beaucoup qualifient déjà à l’époque de « suicidaire » : émettre toute une série de décrets afin d’octroyer aux particuliers le droit d’augmenter la surface de leur habitat. L’objectif était louable car il s’agissait de permettre aux familles qui avaient besoin d’espace supplémentaire, mais n’avaient pas les moyens d’acheter un nouveau logement, d’agrandir leur appartement. D’abord, on commence par vitrer certains balcons pour en faire de véritables petites vérandas parfaitement intégrées à la structure du bâtiment. Et puis, tant qu’à faire, on s’est mis à ajouter ces fameuses loggias, quitte à empiéter sur l’espace public. Au début, tout se faisait sous supervision professionnelle. Les habitants soumettaient leur projet aux conseils de district et aux comités exécutifs avant de recevoir la précieuse autorisation de construction. Mais les choses allaient rapidement prendre une toute autre tournure…

Dans les années 1990, l’Union soviétique s’effondre. Entre guerre civile, corruption généralisée, pauvreté et chômage, la Géorgie est plongée dans le chaos et l’instabilité. Profitant du vide politique, résidents comme promoteurs saisissent l’opportunité d’ajouter illégalement des extensions qui prolifèrent à un rythme ahurissant. À l’époque, personne ne se soucie du respect des règles de construction ou des normes de sécurité. La plupart du temps, les travaux sont réalisés par des particuliers qui utilisent des matériaux de récupération trouvés çà et là. La seule règle implicite pour ajouter une extension : s’appuyer sur l’extension du dessous. Et si des voisins récalcitrants « brisent la chaîne » et rechignent à faire leur extension, qu’à cela ne tienne ! Deux poutres métalliques de style IPN pour maintenir son extension dans le vide en « sautant un étage » et le tour est joué ! Certains poussent le concept encore plus loin… En surélevant leur extension (ou en ajoutant une extension sur leur propre extension), certains résidents des derniers étages accèdent au toit de leur immeuble et s’octroient alors le droit de le privatiser, transformant ainsi un modeste appartement soviétique trois pièces en duplex avec terrasse panoramique ! Bref, c’est l’anarchie la plus totale et la situation est désormais hors de contrôle et, avec le temps, les extensions finissent par être « absorbées » par le bâtiment pour ne faire qu’un avec ce dernier !

Privés de tout cadre et de toute régulation, les Géorgiens ont simplement profité du peu de liberté qu’il leur restait pour grapiller un peu d’espace, même si cela comportait des risques et même si cela défigurait leur ville. Aujourd’hui, une grande partie des immeubles des grandes villes géorgiennes comme Tbilissi, Koutaïssi ou Batoumi possède des extensions qui sont tellement nombreuses qu’on peine encore à en imaginer la réelle ampleur.

QUELS SONT LES PROBLÈMES QUE TOUT CELA SOULÈVE ?

Aussi étonnant que cela puisse paraître, le phénomène misheneba n’est pas perçu comme un problème important par la plupart des Géorgiens qui ne semblent même pas avoir conscience de la dangerosité que cela représente. Pire encore, ces ouvrages artisanaux sont tellement normalisés que beaucoup ne les remarquent même pas. Ça fait partie du paysage, voilà tout. Mais ces constructions défigurent les villes géorgiennes en modifiant leur esthétique et leur apparence. Elles créent aussi des conflits de voisinage, en obstruant la luminosité ou en bloquant la circulation de l’air, par exemple. Sans parler des violations généralisées de la règlementation urbaine et de l’accaparement de l’espace public qui représente parfois jusqu’à 60% de la surface habitable. Mais, tout cela n’est rien à côté du danger qui plane pour la sécurité des habitants… Est-il nécessaire de rappeler que la plupart de ces travaux de fortune ont été réalisés sur des immeubles qui devaient être temporaires ? Le calcul est pourtant simple : dans les années 1990, la durée d’exploitation d’un immeuble des années 1960-1970 censé tenir 25 ans maximum avait déjà expiré ou était sur le point de l’être ! Selon certains experts, 90% de ces annexes bricolées à la va-vite sont jugées dangereuses et ce, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, ces constructions illégales n’ont, bien souvent, ni issue de secours, ni isolation adéquate, ni câblage électrique aux normes, ce qui augmente considérablement le risque d’incendie. De plus, celles qui occupent les rez-de-chaussée peuvent complètement obstruer le passage des véhicules. Outre les difficultés quotidiennes pour circuler en voiture aux pieds des barres d’immeubles (et je sais de quoi je parle), ces extensions constituent une sérieuse entrave aux pompiers et aux services d’urgence qui, dans certains cas, ne peuvent tout simplement pas atteindre les lieux efficacement en cas d’incendie.

Et puis, on en parle trop peu, mais le non-respect des normes sanitaires dans ces installations « sauvages » représente un risque bien réel pour la santé, que trop de Géorgiens sous-estiment, malheureusement. Par exemple, il suffit d’une simple fuite d’eau, même légère, pour que la moisissure apparaisse, favorisant l’apparition de maladies respiratoires graves, notamment chez les personnes les plus vulnérables comme les enfants ou les personnes âgées.

Mais surtout, il y a le risque sismique. En effet, la Géorgie est située dans une zone sismique très active, et c’est particulièrement le cas à Tbilissi. Les tremblements de terre n’y sont donc pas rares. Or, les immeubles de l’époque soviétique n’ont pas été conçus pour supporter une activité sismique, même modérée. Dès lors, avec des structures installées sur un sol non compacté qui affaiblissent la capacité porteuse des immeubles et abaissent artificiellement le centre de gravité du bâtiment, les experts craignent que la plupart des extensions ne résistent pas à un fort séisme et s’effondrent comme un château de cartes. C’est vous dire la gravité de la situation !

D’ailleurs, les lois de la physique ont maintes fois prouvé qu’elles étaient les plus fortes… Depuis 1992, où une extension nouvellement créée s’est effondrée à Saburtalo (premier cas documenté de ce type), à la récente tragédie de Batoumi qui a causé la mort de 9 personnes, dont 3 enfants en 2021, en passant par les 4 décès liés à un effondrement à Gldani en 2008, les accidents mettant en cause des extensions de balcons ou des ajouts d’étages sont légion en Géorgie. Le pire, c’est qu’il est très probable que de telles tragédies soient bien plus fréquentes qu’on ne le pense, faute de statistiques officielles. Des exemples pourtant alarmants qui ne semblent exister que dans la mémoire des habitants.

QUE FAIT LE GOUVERNEMENT ?

Bien que la lutte contre les extensions et surélévations illégales ne soit pas nouvelle, il faudra attendre les années 2000 pour que la régulation des extensions illégales soit amorcée. Suite à la Révolution des Roses qui mène à l’élection de Mikhaïl Saakashvili, la corruption est progressivement abolie et l’architecture se modernise, notamment à Tbilissi et à Batoumi. C’est aussi à cette époque, le 25 avril 2002, qu’un puissant séisme (4,8 sur l’échelle de Richter) ravage Tbilissi et remet la question misheneba au centre du débat public.

Adopté en 2005 et constamment renforcé, le Code d’aménagement du territoire et de construction (სივრცის დაგეგმარების და სამშენებლო საქმიანობის კოდექსი) va officiellement poser les bases d’un cadre juridique relatif aux extensions illégales. Enfin ! Désormais, les municipalités sont incitées à créer des services d’inspection urbaine et, dans le cas d’infractions avérées, à imposer des amendes, voire à détruire les installations illégales ou dangereuses. En parallèle, certaines extensions jugées « techniquement acceptables » pourront même être mises aux normes et légalisées a posteriori !

Mais, malgré cette volonté politique affichée, les déclarations n’ont pas été suivies d’actes concrets. En effet, aucune campagne nationale de prévention ou de démolition massive n’a vu le jour et les belles promesses de modernisation sont restées lettre morte… Il faut dire que les difficultés sont de taille ! D’abord, beaucoup de ces structures se sont littéralement intégrées aux immeubles au fil des années et, bien que cela puisse paraître inconcevable pour un esprit occidental, il est parfois difficile de savoir où commence et où s’arrête une extension. Sans parler du fait qu’avec le temps, les surfaces agrandies ont été intégrées dans les ventes immobilières. Ensuite, leur démolition massive comporterait un sérieux risque de fragiliser l’ensemble des bâtiments concernés, sans parler de la difficulté technique d’intervention créée par les extensions en question. Enfin, détruire une extension revient à réduire la surface de bon nombre de logements, ce qui représente un coût social énorme dont tout le monde se passerait volontiers.

Mais, le vrai problème est ailleurs… D’une part, les mesures appliquées par le gouvernement géorgien ne s’appliquent qu’aux extensions construites après 2007 et beaucoup de riches promoteurs immobiliers préfèrent payer une amende et faire une mise aux normes « basique ». En effet, 10 000 ou 30 000 laris, ce n’est rien à côté du manque à gagner que représenterait une démolition ! D’autre part, les constructions illégales déjà existantes semblent faire l’objet de légalisations massives dans des circonstances très troubles. À titre d’exemple et selon ses propres données, la mairie de Tbilissi a légalisé pas moins de 1500 extensions entre 2012 et 2017 ! Résultat : aujourd’hui, la majorité de ces structures dangereuses sont devenues légales…

En fin de compte, les extensions illégales en Géorgie sont un véritable casse-tête urbain pour lequel personne ne semble trouver de solution. Commençons déjà par changer les mentalités. Et là, je ne parle ni des pouvoirs publics ni de la société civile, mais bien de vous, futurs voyageurs en Géorgie ! Visiter ce magnifique pays, c’est voir les jolis centres-villes, certes, mais c’est aussi voir le quotidien des Géorgiennes et Géorgiens, celui des « invisibles » qu’on préfère ne pas montrer. Parce que Nela Voyage mettra toujours un point d’honneur à montrer la réalité, même si elle est moche, même si elle est injuste, même si elle n’est pas « vendeuse » pour le guide touristique que je suis. Alors, un tour dans les quartiers populaires de la capitale, ça vous dit ?

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