PETITES INSTRUCTIONS POUR ÊTRE UN BON TAMADA
Par Yvan Ruiz
Temps de lecture estimé : environ 20 minutes
Si vous venez en Géorgie (et que vous faites appel à la bonne personne…), vous ne pourrez pas échapper à la supra, ce gargantuesque « apéro dinatoire » à la tête duquel trône un énigmatique personnage : le tamada. À mi-chemin entre le philosophe que l’on écoute religieusement et le poète qui divertit son audience, ce maître de cérémonie lève régulièrement son verre en faisant de longs discours. Mais qu’est-ce qui se joue au juste lors de ces interminables toasts ? Afin d’éviter les maladresses et les incompréhensions lors de votre prochaine supra géorgienne, je vous propose d’en décrypter les codes en faisant comme si cet « animateur de soirée » pas comme les autres, c’était vous !
QUI PEUT DEVENIR TAMADA ?
Être tamada, c’est avant tout veiller au bon déroulement du repas et faire en sorte que chaque invité passe un bon moment. Mais attention, n’est pas tamada qui veut ! Pour assumer ce rôle périlleux, vous devrez mobiliser certaines compétences bien précises… Explications :
D’abord, vous devez être quelqu’un de respectable, cela va sans dire. Votre entourage doit donc vous reconnaître un savoir-vivre irréprochable, pour ne pas dire une certaine « classe ». Ensuite, vous devez savoir vous exprimer en public. L’éloquence, la capacité d’improvisation et le sens de la répartie sont donc vos meilleurs alliés en tant que futur(e) tamada. En outre, vous devez posséder une bonne culture générale, plus particulièrement à propos de la Géorgie. L’idée est d’être « intellectuellement stimulant(e) ». D’ailleurs, si vous possédez un bon sens de l’humour, c’est un atout de taille ! Et puis, même si cela paraît évident, vous devez absolument « tenir la marée » en masquant au maximum votre ivresse. En Géorgie, il serait inconcevable de voir un ou une tamada rouler sous la table ! Et puis, vous ne voudriez pas ternir votre réputation, n’est-ce pas ?
Quant au choix du tamada, plusieurs cas de figures sont possibles selon le contexte. La société géorgienne étant encore largement traditionnelle et conservatrice, le choix se porte souvent sur un homme, dont l’âge est un gage de maturité, d’expérience et de sagesse. Même si cela est plutôt rare, les mentalités évoluent et il arrive de voir une femme tamada, notamment chez les nouvelles générations.
Les supras ayant principalement lieu « à domicile », c’est à l’hôte que revient la mission de choisir celui ou celle qui animera le festin. Et là, il y a deux possibilités : soit ce dernier choisit d’assumer tacitement cette fonction, soit il désigne le tamada de son choix. Même si cela est rare, il arrive que la personne désignée refuse d’endosser ce rôle. Cela m’est déjà arrivé plusieurs fois lorsque je n’étais qu’un novice en la matière… Dans ce cas, commence alors une série de négociations pour trouver qui pourra orchestrer la supra… Lors de grosses supras rassemblant plusieurs centaines de personnes, comme c’est le cas lors d’un mariage, c’est différent. Là, on fait carrément appel aux services de tamadas professionnels que l’on contacte longtemps à l’avance tant ils sont sollicités ! Aux antipodes de ce genre d’évènements, il y a aussi les petites supras spontanées, celles que l’on improvise entre potes ou dans la rue par exemple. Dans ce genre de situation, les règles sont moins strictes et les participants alternent cette responsabilité en devenant tamada à tour de rôle.
QUELLES SONT LES RÈGLES À ABSOLUMENT CONNAÎTRE ?
Félicitations, vous êtes officiellement tamada du jour (ou du soir) ! Mais, avant de vous lancer dans votre marathon rhétorique, vous devez impérativement avoir en tête quelques règles simples. Coup de projecteur sur les rudiments de la supra géorgienne :
Première règle : il n’y a que vous qui êtes autorisé(e) à porter des toasts ! Vous interrompre ou pire, boire sans votre accord, serait considéré comme une offense ultime à votre encontre ! En clair, on doit pouvoir entendre une mouche péter lors de votre discours ! Voilà pour la théorie. Car en réalité, on peut tout à fait vous emboîter le pas en « relançant » spontanément votre toast. En effet, il arrive très régulièrement que certains convives s’autorisent à lancer un toast directement après le vôtre. Avant de crier au scandale, sachez que le but n’est absolument pas de vous usurper, mais d’enrichir vos propos, de les compléter par une anecdote ou de les nuancer. Dans ce cas, écoutez avec respect la personne qui prend la parole et veillez simplement à ce que le toast en question s’articule bien autour de la même thématique que vous avez initiée au départ. Mais, si pour aucune raison apparente, quelqu’un tente de porter un toast à votre place ou est en décalage complet avec vos propos, faites valoir votre autorité naturelle et recadrez la personne avec tact et fermeté. Par expérience, je vous conseille de calmer ce genre d’ardeurs inopinées grâce au très utile « alaverdi » (voir TOAST BONUS : L’ALAVERDI).
Deuxième règle : on ne porte des toasts qu’au vin ! Eh oui, c’est comme ça. La Géorgie étant le berceau mondial du vin, vous vous devrez de faire honneur à la boisson nationale. Mais rassurez-vous, il s’agit généralement de vin blanc maison, plus gouleyant et donc moins titré en alcool. Et puis, vous pourrez toujours vous désaltérer entre chaque discours car, traditionnellement, chaque invité possède deux verres : un petit dédié uniquement aux toasts (souvent de la taille d’un verre à cantine) et un autre contenant que l’on utilise à sa guise. À ce propos, n’oubliez pas de vérifier que tout le monde a bien son verre plein avant de lancer un toast. Si cela fait trop de trucs à gérer, vous pouvez charger un ou plusieurs « adjoint(e)s » qui se feront un plaisir et un honneur de vous assister dans cette tâche.
Troisième règle : en Géorgie, c’est « cul-sec (bolomde) » ou rien ! D’où l’importance de bien gérer votre consommation d’alcool, en mangeant régulièrement et en buvant de l’eau par exemple. Un subterfuge (un peu fourbe, je dois le reconnaître) consiste à ne remplir son verre qu’aux deux tiers, puis à bien l’empoigner jusqu’au bord afin de dissimuler cet odieux niveau plus bas que les autres… Pour ce qui est des invités, le degré de tolérance est plus élevé. Les Géorgiens étant ouverts et compréhensifs, les étrangers néophytes seront autorisés à ne siroter qu’un peu de leur vin, voire à simplement tremper leurs lèvres. Si tel était le cas, en tant que tamada, sentez-vous libre de leur faire de petites remarques sarcastiques, à condition toutefois que ces « pics » soient lancés sur le ton de la taquinerie et de la bienveillance.
Quatrième règle : on ne boit jamais sans raison. Eh oui, lors d’une supra, chaque verre a un sens. N’oubliez pas qu’en tant que tamada, votre objectif est de créer une atmosphère propice aux échanges et à la bonne humeur ! Il vous faudra donc observer les invités, scruter leurs interactions et avoir une oreille dans toutes les discussions afin de décider du moment opportun pour porter tel ou tel toast. Par exemple, si vous constatez que certains convives s’échauffent sur un sujet, n’hésitez pas à « couper » leur discussion avant qu’elle ne s’envenime en orientant votre toast vers un sujet plus consensuel comme la paix, la patrie, l’amour, etc. Les personnes visées oublieront vite leur querelle, croyez-moi !
Cinquième règle : la supra est très codifiée. Contrairement aux apparences, la gestion du temps et du rythme est cruciale lors d’une supra. Par exemple, vous devrez veiller à ce que chacune de vos prises de parole soit équitablement répartie dans le temps. À l’instar d’un chef d’orchestre, l’enchaînement de vos toasts doit donc être harmonieux et progressif. Ainsi, les toasts ont souvent tendance à être courts et généraux au début et de plus en plus longs et chargés en émotions à mesure que la fin approche. L’ordre des toasts a aussi toute son importance et ce que l’on va voir maintenant.
LES TOASTS DE BASE
Bien qu’il n’y ait aucune règle explicite à ce sujet, les toasts respectent malgré tout un certain ordre qui évolue selon le contexte et même la région. En Kakhétie par exemple, la structure est souvent la même, alors qu’en Gourie, l’ordre est plus flexible et le style plus « libre ». Ainsi, dans cette dernière région connue pour aimer casser les codes, le premier toast est porté à la paix, contrairement au reste du pays qui consacre la plupart du temps le toast d’ouverture à Dieu. Voici donc sans plus attendre les 10 toasts essentiels que vous devrez porter lors de votre prochaine supra :
LE PREMIER TOAST : À DIEU
ღვთის სადღეგრძელო იყოს! Ghvtis sadghegrdzelo iqos! Que ce toast soit celui de Dieu !
Vous le savez sans doute déjà, mais la Géorgie est une nation religieuse très ancienne. Avec sa voisine arménienne, c’est d’ailleurs l’un des premiers États chrétiens au monde. Ce n’est donc pas surprenant que le tout premier toast d’une supra le soit au nom de Dieu. En tant que tamada, vous êtes libre de diriger ce toast comme bon vous semble : prière solennelle, réflexion sur le rôle de la religion dans la société géorgienne, discours œcuménique mettant en avant la fraternité et la diversité religieuse, etc. Bien évidemment, et même si cela est une hérésie en Géorgie, les athéistes peuvent logiquement passer ce toast… Mon Dieu, qu’est-ce que je suis en train de dire là !
TOAST N°2 : À LA PAIX
მშვიდობა იყოს ჩვენს შორის! Mshvidoba iqos chvens shobis! Que la paix soit entre nous !
Avec une histoire tumultueuse jalonnée par des guerres et des invasions à n’en plus finir, les Géorgiens sont très attachés au concept de paix. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que ce toast figure en tête de cette liste. Ce toast central et déterminant pour la suite sert surtout à poser les bases de votre supra dont le but est, je le rappelle, de passer un bon moment. Alors, un conseil : parlez doucement, avec profondeur et regardez au loin comme si vous méditiez sur le destin de l’humanité… même si vous pensez davantage aux délicieux mets qui vous font de l’œil sur la table !
Et si l’inspiration vous manque, rien de tel qu’une petite leçon d’étymologie pour impressionner la tablée tout en restant dans le thème : en géorgien, la paix se dit « mshvidoba » (მშვიდობა), un terme qui vient de « shvidi » (შვიდი) qui désigne le chiffre « 7 » en géorgien. Or, ce chiffre était sacré dans la Géorgie préchrétienne puisqu’il représentait les sept astres connus (à savoir le Soleil, la Lune, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne et Mercure), eux-mêmes associés au cycle perpétuel de la vie, à l’équilibre de l’Univers, à l’harmonie de notre monde et donc… à la paix ! Beau et logique à la fois, vous ne trouvez pas ?
TOAST N°3 : À LA PATRIE
გაუმარჯოს საქართველოს! Gaumardjos sakartvelos! Victoire à la Géorgie !
Vous l’avez peut-être déjà constaté par vous-même, mais les Géorgiens sont profondément attachés à leur nation. À ce titre, le toast à la patrie est très particulier car, contrairement aux autres toasts, ici, il est acceptable de faire non seulement des références historiques, mais aussi de s’emballer dans de longs discours patriotiques et même d’oser faire des commentaires politiques. En tant que tamada, ce toast est l’occasion de montrer votre « puissance intellectuelle » en mêlant connaissances pures et dures, émotion profonde et incitation au débat tout en maintenant une atmosphère pacifique. Par exemple, si des non-Géorgiens sont présents, mettez en avant votre côté altruiste en célébrant les points communs qui lient la Géorgie aux autres nations représentées lors de votre supra.
TOAST N°4 : AUX DÉFUNTS
გავიხსენოთ ჩვენი გარდაცვლილები Gavikhsenot chveni gardatsvlilebi Souvenons-nous de nos défunts
Changement d’ambiance avec ce toast à caractère commémoratif qui marque une rupture émotionnelle à ne surtout pas prendre à la légère ! En effet, ici, on honore la mémoire de celles et ceux qui ne sont plus là physiquement, mais que l’on porte toujours dans nos cœurs. C’est donc l’un des rares moments dans une supra où le silence est parfois total, comme si tout le monde se souvenait soudainement qu’il existait des limites… Pour ce toast, les participants sont invités à afficher leur humilité en se levant et en baissant légèrement le regard. Lors de ce moment sacré et solennel, on doit aussi faire preuve du maximum de sobriété. Par exemple, c’est le seul toast lors duquel les verres doivent rester silencieux alors, pour une fois, abstenez-vous de trinquer ! En outre, on essaie de boire lentement, comme si chaque gorgée était consacrée à chaque personne disparue ou que ces dernières buvaient par l’entremise de notre propre corps. Selon le lieu, on peut même symboliquement verser un peu de son verre sur le sol avant de boire pour partager son vin avec les morts. Dans cette même optique d’offrande aux morts, il peut être autorisé de laisser un peu de vin dans le fond de son verre, alors soyez tolérant(e).
N.B. : Une stratégie un peu sournoise qu’un tamada m’a enseignée pour garder un convive sur le point de quitter votre supra consiste à porter un toast aux morts juste au moment où ce dernier s’apprête à partir. Pourquoi ? Car il est formellement interdit de quitter une supra après ce toast ! La personne ainsi « piégée » devra alors attendre le toast suivant pour pouvoir prendre congé dignement, boira un autre verre et, qui sait, changera peut-être d’avis pour rester jusqu’au bout de la nuit !
TOAST N°5 : AUX ENFANTS
ჩვენს შვილებს გაუმარჯოს! Chvens shvilebs gaumardjos! Victoire à nos enfants !
Après avoir évoqué la mort et le repos éternel, quoi de plus logique que de célébrer la vie ? Ce toast marque donc un point de bascule car, après l’amertume et la nostalgie, place à l’allégresse ! Ici, le but est de rendre honneur aux nouvelles générations, notamment si certains convives attendent un enfant, en parlant de l’avenir avec optimisme. Pour les autres qui n’en ont pas encore, c’est l’occasion idéale de leur souhaiter que ce bonheur arrive. D’ailleurs, certains tamadas, emportés par l’enthousiasme, font même des prédictions très précises quant au futur des enfants présents qui découvrent, parfois incrédules, leur destin en direct… Mais attention, ce toast doit rester sérieux. Il doit être vu comme une réelle bénédiction, comme un toast plein d’espoir et de bonnes intentions. Alors, même si l’envie est forte, évitez les blagues et les sarcasmes !
TOAST N°6 : AUX PARENTS
დავლოცოთ ჩვენი მშობლები! Davlotsot chveni mshoblebi! Que nos parents soient bénis !
Dans la logique des choses, après les enfants, c’est au tour des parents. Ce toast ne doit pas être trop abstrait ou trop générique, au risque de devenir complètement superficiel. Ici, vous devrez insister sur les difficultés du rôle de parent et les remercier pour leur amour et leur patience car, sans eux, nous ne serions tout simplement pas là ! Généralement, c’est lors de ce sixième toast que l’on commence à voir apparaître les premières larmes (ou les premiers bâillements, selon votre talent). Par extension, vous pouvez aussi évoquer les parents « spirituels » comme les parrains, marraines, oncles, tantes, grands-parents, etc. Enfin, vous pouvez « marquer des points » en invitant chaque convive à porter un toast à ses propres parents…
TOAST N°7 : AUX INVITÉS
ჩვენს სტუმრებს გაუმარჯოს! Chvens stumrebs gaumardjos! Victoire à nos invités !
Selon le code d’honneur de l’hospitalité géorgienne, un invité est considéré comme un envoyé de Dieu. Tous les Géorgiens vous le diront. En acceptant la mission de tamada, vous vous devez donc de créer une atmosphère communautaire où chaque convive doit se sentir accueilli à cœur ouvert et valorisé. Pour cela, créez un toast inclusif en complimentant avec élégance et sincérité vos invités et ce, même si vous venez à peine de les rencontrer et que vous ne les connaissez pas plus que ça.
Vous pouvez évidemment décider de valoriser un ou une invité(e) en particulier, à condition toutefois d’honorer les autres personnes présentes, cela va sans dire. Si tel était le cas, n’hésitez pas à solliciter les autres convives pour vous emboîter le pas. Attention, car si ce genre de toast vous est adressé, vous ne devez pas boire immédiatement. Cela pourrait être pris pour de l’orgueil ou de la vanité ! Vous devez attendre que tout le monde ait porté un toast en votre honneur avant de porter un toast de remerciement en guise de réponse. D’ailleurs, ceci est valable pour tous les toasts qui vous concernent personnellement, comme les toasts à vos enfants ou ceux portés à vos parents.
Un cas particulier concerne le toast aux personnes qui débarquent en plein milieu de votre supra ou juste après que vous ayez porté votre premier toast. Dans ce cas, sentez-vous libre de taquiner les pour leur manque de ponctualité. D’ailleurs, si le toast aux invités présents depuis le début n’a pas encore été fait, je vous conseille de d’abord porter un toast aux retardataires, puis d’enchaîner sur un toast aux invités assidus, histoire de bien enfoncer le clou !
TOAST N°8 : À L’AMOUR
სიყვარულს გაუმარჯოს! Siqvarulos gaumardjos! Victoire à l’amour !
Ah, l’amour ! Une thématique très chère aux Géorgiens. C’est sans aucun doute le toast le plus animé et le plus éloquent que vous aurez à faire (en même temps, on en est déjà à huit verres au grand minimum…). Ici, les concepts d’amour, de bonheur et de beauté s’entremêlent dans un tourbillon parfois romanesque. C’est souvent à ce moment que l’on chante (le répertoire géorgien étant blindé de chansons d’amour que vous pouvez d’ailleurs écouter via ma super playlist de musique géorgienne !). Cependant, veillez à tempérer votre âme de poète ou de poétesse et à ne jamais ô grand jamais fixer quelqu’un trop intensément alors que vous parlez ! En effet, un toast trop « inspiré » ou dirigé vers une personne en particulier pourrait provoquer un malaise ou une dispute mémorable, voire les deux !
TOAST N°9 : LE GRAND FINAL
Car toutes les bonnes choses ont une fin, il est temps pour vous de clôturer votre supra en beauté. Si le but est ici de finir avec une note plutôt joyeuse et philosophique, ce dernier toast est toujours un peu flou, pour ne pas dire carrément approximatif. Soyons réalistes car, à ce stade, la cohérence est largement optionnelle et il y a de fortes chances que vos convives aient un petit coup dans le nez ! Dans ce cas, c’est souvent « freestyle » et l’improvisation est de mise. Vous pouvez donc trinquer à ce bon moment passé ensemble, à cette nouvelle amitié qui vient de naître, à la promesse de se revoir, etc. Vous pouvez aussi anticiper ce dernier toast à l’aide de « toasts annonciateurs ». Par exemple, les toasts à la famille qui a accueilli la supra, à la supra elle-même, à la nourriture ou aux bons plats sont autant d’indices pour préparer le terrain et annoncer que votre banquet est sur le point de s’achever.
TOAST BONUS : L’ALAVERDI
ალავერდი შენთან… Alaverdi shentan… Alaverdi à toi pour…
Avant de conclure, j’aimerais vous présenter un outil qui vous sera très pratique dans votre rôle de tamada. Avant de prendre la parole, vous pouvez désigner la personne de votre choix pour compléter votre propre toast et inviter cette dernière à prendre temporairement votre place. Cela s’appelle l’alaverdi. Notez que la personne désignée devra enchaîner son toast assez rapidement. N’hésitez donc pas à mettre de petits coups de pression !
Cet accord symbolique a d’ailleurs une histoire que peu de Géorgiens connaissent : une légende raconte qu’au XIème siècle, le roi Kvirike le Grand décide d’agrandir le monastère d’Alaverdi, en Kakhétie, et de le doter du plus haut clocher du pays (ce qui fut d’ailleurs le cas jusqu’en 2006, lorsqu’il fût détrôné par la cathédrale de la Trinité, à Tbilissi). Mais à l’approche de la fin de ce chantier titanesque, l’architecte en chef chargé de bâtir ce clocher tombe gravement malade au point d’en perdre la vue. Dans son désespoir, il ordonne alors que l’on lui trouve un successeur digne de ce nom pour achever son œuvre, en vain. Pendant de longues années, les candidats défilent sans qu’aucun ne puisse satisfaire le pauvre homme… Un beau jour, l’architecte finit enfin pour trouver une personne digne d’achever le clocher. Submergé par l’émotion, le vieil homme laisse alors couler une larme sur sa joue et dit à son remplaçant : « Alaverdi shentan ! » (ალავერდი შენთან), une formule que l’on peut traduire par « Alaverdi est désormais à toi ! ». C’est donc en référence à cet épisode de passation de pouvoir et de responsabilités que l’alaverdi aurait fait son apparition dans les supras géorgiennes.
Bien évidemment, il existe une myriade d’autres toasts qui peuvent être déclinés à l’infini. On peut par exemple lever son verre à la raison du rassemblement, comme un anniversaire ou l’obtention d’un diplôme, aux traditions, au moment présent, aux « doux souvenirs » (mon toast préféré), etc. Dans tous les cas, être tamada, c’est bien plus que parler et boire. C’est non seulement perpétuer une tradition millénaire, mais c’est aussi et surtout transformer un simple repas en une expérience unique lors de laquelle chaque invité est amené à parler avec son cœur et à exprimer ses sentiments sans aucun filtre (l’alcool aide un peu pour cela…). Pour avoir « importé » le concept en France où on a tendance à ne pas assez se dire les choses, la supra est une occasion inespérée pour que chacun et chacune puisse « vider son sac ». Et ça, ça fait du bien ! En somme, la supra est une sorte de microcosme de la culture géorgienne qui fournit des informations inestimables sur l’esprit géorgien et en dit parfois plus que n’importe lequel de mes articles… Alors, si vous aussi vous souhaitez vous essayer au rôle de tamada, vous savez désormais qui contacter ! En attendant, je vous laisse écouter un certain Jacques Brel décrire son expérience à propos de la supra géorgienne…
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