LA GÉORGIE VUE PAR LES GÉORGIENS

Par Yvan Ruiz

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Après une enquête de longue haleine, voici enfin la carte de la Géorgie vue par les Géorgiens ! Inspirée des travaux de l’artiste et cartographe bulgare Yanko Tsvetkov, dont le penchant pour le politiquement incorrect a immédiatement plu à Nela Voyage, cette carte (et l’article qui en découle) est basée sur les préjugés régionaux. Elle n’est donc pas une vérité, mais plutôt une image satirique de la société géorgienne.

PETITES PRÉCISIONS IMPORTANTES

D’abord, sachez que les informations que je vais vous présenter ne sortent pas de nulle part. Elles sont le fruit d’une investigation sérieuse et d’une méthodologie rigoureuse héritées de ma formation en anthropologie. Les données recueillies proviennent principalement d’analyses de textes et de chansons, de blagues et d’histoires locales, mais aussi et surtout de nombreux témoignages et d’une enquête de terrain réalisée auprès d’une cohorte d’une cinquantaine de Géorgiens issus d’horizons différents.

Ici, mon but n’est donc pas d’alimenter les clichés ou de les présenter comme une vérité, mais de comprendre d’où ils viennent et comment ils se propagent dans l’imaginaire collectif géorgien. J’irai même plus loin en espérant que cet article pourra contribuer à réduire ces visions, parfois négatives, et à lutter contre l’ignorance !

Enfin, les illustrations de cet article ont été générées grâce à l’intelligence artificielle, bien que ce ne soit pas du tout le genre de Nela Voyage… Ces dernières sont donc largement caricaturales, voire simplistes, et ne représentent absolument pas les spécificités culturelles de chaque région. À bon entendeur !

ABKHAZIE : PARADIS PERDU

Les stéréotypes relatifs à l’Abkhazie n’en sont pas vraiment puisqu’ils sont uniquement le fait de la situation géopolitique actuelle… Ça commence bien ! Mais, laissez-moi vous expliquer.

Avec sa belle côte sur la mer Noire, ses forêts verdoyantes et son climat très agréable, on m’a très souvent décrit l’Abkhazie comme étant la plus belle région de Géorgie. Le problème, c’est que depuis la guerre civile de 1992-1993 qui a vu les séparatistes abkhazes (soutenus par la Russie) occuper la région, cette dernière est totalement coupée du reste du pays. Et les choses ne se sont pas arrangées lorsqu’en 2008 les forces géorgiennes tentent (vainement) de récupérer cette province historique… Dès lors, la mémoire des combats sanglants, des destructions et surtout celle de l’épuration ethnique qui a poussé la majorité géorgienne (principalement des Mégréliens) à fuir la région ont donné naissance à une vision d’hostilité qui s’est généralisée à l’ensemble des Abkhazes. Avec le temps et l’absence de contacts entre Abkhazes et Géorgiens, les stéréotypes se sont évidemment renforcés au point de mettre Abkhazes et les occupants russes dans le même panier. Mais ce que l’on dit moins, c’est qu’en novembre 2024, la région a été secouée par une importante vague de protestation contre une loi autorisant les Russes à investir massivement dans l’immobilier, ce qui vient contredire la supposée proximité des Abkhazes avec la Russie…

SVANÉTIE : VENDETTAS & CHAPEAUX RONDS

Lorsque l’on évoque le peuple svane, difficile de ne pas crouler sous les images préconçues qui oscillent entre fascination et folklore. Dans les faits, la plupart des stéréotypes concernant les Svanes ont une base très pragmatique mélangeant isolement géographique et culture tribale.

Nichée entre les plus hauts sommets de Géorgie et longtemps coupée du reste du pays, la Svanétie est l’une des régions les plus isolées du Caucase. Cette situation géographique lui a permis de préserver des traditions et des coutumes très anciennes, pour ne pas dire archaïques. L’exemple le plus connu est celui des tristement célèbres vendettas… La société svane étant articulée autour de clans familiaux qui n’obéissent qu’à leurs propres règles, ces derniers peuvent parfois entrer en conflit. On parle alors de vendetta lorsqu’une querelle éclate entre deux clans et s’envenime au point de basculer vers une guerre ouverte qui peut perdurer sur plusieurs générations. Ces conflits familiaux, souvent fondés sur l’honneur, sont alimentés par des ressentiments intenses, un esprit de vengeance et des représailles qui peuvent donner lieu à des actes de violence extrêmes. Pourtant, les vendettas svanes sont extrêmement rares de nos jours et il y a fort à parier que la récente modernisation de la région et l’amélioration des services de police aient réduit la fréquence de ces terribles vengeances du sang. Le problème, c’est que les quelques vendettas dont j’ai entendu parler dans les médias ont tellement fait couler d’encre qu’elles se sont cristallisées au point de devenir une norme sociale attribuée à l’ensemble de la société svane. Par exemple, il y a quelques années, je me souviens de certains médias qui avaient présenté une affaire d’homicide comme étant une vendetta svane, alors qu’en tout état de cause il s’agissait d’un conflit personnel sans aucun lien avec une quelconque rivalité familiale…

Une autre caractéristique que beaucoup de Géorgiens attribuent aux Svanes est leur côté dur, impénétrable et mystérieux. Encore une fois, cela est dû à l’isolement géographique de la région qui lui a permis de mélanger le christianisme aux croyances païennes locales, à l’instar de Lamproba et ses processions mortuaires ou de Lagurka et ses sacrifices d’animaux. Si ce syncrétisme fascine beaucoup de Géorgiens, il a contribué à développer l’image d’un peuple primitif et énigmatique, vivant entre foi chrétienne et magie des temps anciens.

Je suis même allé plus loin dans mon analyse lorsque, lors d’une virée en Svanétie, mon regard s’est posé sur ces majestueuses tours en pierre dressées dans les brumes des hautes montagnes… J’ai tout de suite compris comment une réalité architecturale bien concrète, celle des iconiques tours « koshkis », était devenue l’emblème de toute une communauté. Ajoutez à tout cela une langue kartvélienne très dense aux sonorités étranges et le fait que beaucoup de Svanes portent un petit chapeau rond brodé d’une croix en guise de signe distinctif et vous obtenez le parfait stéréotype du peuple svane, ce vestige bien vivant d’un monde hors du temps.

MÉGRÉLIE : COMPLOTISTES FANS DE PIMENT

Lors de discussions pourtant banales, il m’arrive parfois de ressentir de l’amertume dans la bouche de certains Géorgiens lorsque l’on évoque les Mégréliens. Souvent décrits comme hypocrites et déloyaux, ces derniers sont, hélas, les victimes collatérales de leur propre histoire, entre alliances politiques et particularisme linguistique.

D’après mes investigations, ces préjugés remonteraient à une époque où la Mégrélie, alors dirigée par la dynastie des Dadiani, était continuellement contrainte de négocier sa survie avec d’autres grandes puissances, changeant constamment d’alliances, quitte à trahir un camp pour un autre. Par exemple, en collaborant avec la Russie impériale au cours du XIXème siècle, l’aristocratie mégrélienne permet à son peuple de privilégier d’écoles et de routes bien avant le reste de la Géorgie, tout en permettant à certains Mégréliens d’acquérir un statut privilégié dans la fonction publique russe. C’est précisément cette « diplomatie de la survie » qui a provoqué jalousie et méfiance dans les autres régions géorgiennes. Une autre piste intéressante est celle du premier président de la Géorgie post-soviétique : Zviad Gamsakhurdia. Pourtant démocratiquement élu, ce Mégrelien d’origine est destitué en 1992 à cause de ses dérives autoritaires et part alors se réfugier en Mégrélie où une grande partie de la population lui est favorable (notamment du fait qu’il soit lui-même mégrélien). Dans le but de reprendre le pouvoir, le président déchu ouvre alors un nouveau front contre les forces gouvernementales géorgiennes, déjà occupées à combattre les indépendantistes en Abkhazie. Dès lors, les Mégréliens sont accusés d’être des « ennemis de la nation » qui ont gravement contribué à affaiblir l’effort de guerre contre les Abkhazes. Ainsi, de « simples » tensions historiques internes à la société géorgienne, ne concernant la plupart du temps que certaines personnes (les élites mégréliennes et les militants pro-Gamsakhurdia, en l’occurrence), ont fait naître l’image du Mégrélien fourbe, calculateur et conspirationniste jouant sur plusieurs tableaux

Pourtant, on ne parle que très rarement du ressentiment que peuvent avoir les Mégréliens qui ont fui les conflits et les comportements hostiles de certains Géorgiens. Alors que beaucoup sont devenus des réfugiés dans leur propre pays, une petite partie a choisi l’exil en Russie pour tout recommencer à zéro, suscitant alors des jalousies lorsqu’à leur retour, certains osaient afficher leur richesse. Une situation anecdotique et minoritaire qui est venue renforcer les stéréotypes déjà existants. Ainsi, bon nombre de Mégréliens sont perçus comme des personnes opportunistes et avides de pouvoir qui n’hésitent pas à fricoter avec l’ennemi russe pour se remplir les poches. En guise d’illustration ultime, beaucoup citent le Mégrelien Lavrenti Beria, qui n’était autre que le bras droit de Joseph Staline. On sait que ce personnage particulièrement cruel avait l’habitude de placer ses compatriotes mégréliens à la tête de postes clefs. C’est la fameuse « clique mégrélienne », une expression historique qui sert parfois à qualifier les Mégréliens dans leur ensemble.

Quant à la nourriture pimentée, ce stéréotype n’est pas si anodin qu’il en a l’air. Si vous vous rendez en Mégrélie, vous constaterez par vous-mêmes que la cuisine de cette région est particulièrement relevée et que l’adjika (préparation à base de piments) est omniprésent sur les tables mégréliennes. Le rapport avec les stéréotypes ? Eh bien, on sait qu’une identité forte comme la gastronomie régionale peut, par ses spécificités et donc sa différence, contribuer à alimenter les préjugés. C’est le cas aussi du mégrélien, une langue régionale bien distincte du géorgien. Si le fait de parler volontairement une langue régionale n’est pas quelque chose de négatif en soi, cela peut être interprété comme une volonté de mettre une barrière et de se différencier. Ainsi, le fait de parler cette langue incompréhensible pour les autres Géorgiens engendre bien souvent méfiance et soupçons. Je me souviens même d’avoir déjà quelqu’un me dire que « quand deux Mégréliens parlent entre eux, on ne sait jamais s’ils rigolent ou s’ils conspirent »…

GOURIA : COMIQUES À FOND LA CAISSE

Un des stéréotypes les plus anciens et les plus positifs de la culture géorgienne est incontestablement celui du Gourien, vif d’esprit et irrésistiblement drôle. Trouver des explications concrètes et tangibles à ce cliché qui semble faire l’unanimité n’a pas été chose facile ! Néanmoins, la situation économique et la linguistique apportent des pistes intéressantes.

Historiquement, la Gourie a toujours été une zone délaissée et relativement pauvre. Aujourd’hui encore, cette petite région est largement ignorée des touristes (si on fait abstraction de la vingtaine de kilomètres qui constituent son littoral, et encore…) et son PIB par habitant figure parmi les plus bas du pays. Ce dernier est estimé à 1,7 % du PIB national par l’office statistique géorgien Geostat, ce qui classe la Gourie en neuvième position sur dix, juste devant la Racha… Pour faire face à cette situation économique défavorable, les habitants auraient développé une tendance à tourner en dérision les situations les plus rudes. Un recours à l’humour et au second degré qui rappelle le célèbre dicton populaire « mieux vaut en rire que d’en pleurer ». Toujours est-il que l’humour gourien repose sur la spontanéité, l’autodérision et parfois même une logique absurde. C’est ce « fatalisme joyeux » qui aurait donné naissance à la tradition d’orateurs et de chanteurs humoristiques qui fait la fierté de toute la région. La polyphonie gourienne en est d’ailleurs l’exemple le plus frappant. Avec ses harmonies volontairement dissonantes, ses improvisations truffées de jeux de mots et son fameux « krimanchuli »  (ou « chant de coq ») rappelant le yodel des montagnes du Tyrol, ces mélodies surprenantes ont vraiment de quoi faire sourire !

De plus, les Gouriens ont une façon de s’exprimer très particulière : ils parlent vite, avec une intonation exagérée, des mimiques très présentes et un dialecte étrange qui fait rire les autres Géorgiens. Des humoristes et caricaturistes de Gourie comme Revaz Laghidze ou Nodar Dumbadze ont d’ailleurs joué de cette curieuse caractéristique pour marquer les esprits dans ce sens. Il n’en fallait pas plus pour que le langage expressif, vif et piquant vienne naturellement accentuer le stéréotype positif de malice et plein d’humour associé aux Gouriens.

ADJARIE : MI-TURCS MI-GÉORGIENS

Principale porte d’entrée sur la Turquie, l’Adjarie est notamment connue pour abriter une importante communauté musulmane. Selon le dernier recensement géorgien, environ un tiers de ses habitants se déclarent musulmans, principalement dans les régions de haute montagne, comme c’est le cas dans le district de Khulo où ces derniers représentent environ 90 % de la population totale. Les stéréotypes qui circulent à leur sujet oscillent entre curiosité et condescendance et les présentent, non pas comme des étrangers, mais comme des Géorgiens « différents ». Les stéréotypes à leur égard ne sont donc pas ethniques, mais culturels et surtout religieux.

Historiquement, l’implantation de l’islam en Adjarie remonte au XVIème siècle, lorsque la région tombe sous la domination de l’Empire ottoman. Dès lors, de nombreux nobles géorgiens se convertissent à l’islam, surtout dans un but pragmatique : préserver leurs terres et leurs privilèges. Avec le temps, la population paysanne commence à suivre cette « tendance », plus par adaptation sociale que par réelle conviction théologique. De là à assimiler les Adjares aux Ottomans, il n’y avait qu’un pas à faire… Même si je n’ai jamais entendu de telles choses de mes propres oreilles, certains Géorgiens continueraient apparemment d’employer, sur un ton péjoratif, le terme de « Turcs » pour désigner les musulmans adjares, en plus de les considérer comme peu instruits car « plus fidèles à la mosquée qu’à l’école ». Ce préjugé subsiste toujours dans les discours ultranationalistes, ciblant l’héritage ottoman des Adjares, leur reprochant ainsi de ne pas être « complètement Géorgiens ».

Cette altérité religieuse se manifeste aussi dans ce que l’on appelle l’acharuli kilo (comprenez « le parler adjare »). Outre son intonation souvent perçue comme drôle à entendre, ce dialecte régional est marqué par ses emprunts au turc ancien, surtout dans sa variante montagnarde. Si cet aspect n’est pas forcément péjoratif, il porte une connotation « ottomane » implicite qui provoque parfois un effet d’étrangeté chez les autres Géorgiens.

Enfin, on a tendance à oublier que les Adjares, qu’ils soient musulmans ou non, ont la réputation d’être extrêmement accueillants et hospitaliers, davantage même que dans d’autres régions chrétiennes ! D’ailleurs, certains dictons se moquent gentiment de ce double héritage. Ainsi, on m’a dit une fois que « l’Adjare prie comme un Turc et festoie comme un Géorgien », dans le sens où les Adjares restent fidèles à l’islam, mais n’en sont pas moins de bons vivants qui n’hésitent pas à boire du vin comme tout bon Géorgien qui se respecte !

RACHA : MONTAGNARDS À LA COOL

Avant même de me rendre pour la première fois en Racha, j’ai souvent entendu dire avec humour que les habitants de cette belle région étaient connus pour être des personnes lentes, souvent « à la bourre », voire flegmatiques. Ce stéréotype, bien que plus « léger » que les précédents, viendrait surtout du contexte géographique, mais aussi du rythme de vie paisible propre à la région.

En Géorgie, la Racha est connue pour sa douceur de vivre, bien loin de la modernité des autres régions géorgiennes. Pour preuve, elle a été l’une des dernières régions du pays à voir la construction de routes modernes, ce qui me rappelle une anecdote assez drôle et très révélatrice : quand on a installé le télégraphe en Géorgie, le premier message envoyé de Racha aurait mis au moins trois jours à arriver, non pas à cause d’une ligne défectueuse, mais simplement car l’opérateur rachuli (habitant de Racha, vous l’aurez compris) à l’autre bout du fil aurait mis trop de temps à réfléchir et à taper son message. Cette tendance à agir avec lenteur, mais surtout avec patience, viendrait notamment du rythme agricole, et notamment viticole, typique de la région. En effet, la Racha est réputée pour ses vins semi-doux à vendange dites « tardives » qui, à l’instar du fameux Khvanchkara, nécessitent que l’on prenne le temps de bien laisser mûrir le raisin. Ce mode de vie tranquille et nonchalant s’est ensuite fixé dans l’imaginaire collectif géorgien, souvent avec affection et humour.

Outre leur côté impassible, les Rachulis sont aussi connus pour leur franchise exemplaire. Mais, derrière ce stéréotype positif se cache une réalité quotidienne qui illustre la rudesse de la vie agricole de cette région montagneuse relativement enclavée. Dans un tel cadre, les relations sociales reposent depuis toujours sur une confiance absolue car, dans un monde où mentir reviendrait à s’exclure du tissu social, l’honnêteté est la seule « monnaie ». Même de célèbres écrivains comme Ioseb Grishashvili, Mikheïl Djavakhishvili ou encore Nodar Dumbadze aimaient décrire les Rachulis comme des gens tellement honnêtes et sincères qu’ils en devenaient presque naïfs et maladroits. Mais derrière tout cela, se cache une véritable admiration pour la droiture morale et l’humanité désarmante des gens de cette région !

IMÉRÉTIE : FRIMEURS SARCASTIQUES

Dans la culture géorgienne, notamment celle de l’est, on m’a souvent décrit les habitants d’Imérétie comme des gens moqueurs et sarcastiques, qui aiment tourner les autres en dérision et qui se croient plus intelligents que les autres. Pourquoi ? Là encore, ce stéréotype est directement issu de l’héritage historique de la région, et particulièrement de celui de sa capitale : Koutaïssi.

En me penchant sur certaines périodes de l’histoire géorgienne, j’ai rapidement constaté que l’Imérétie a longtemps été un royaume indépendant, à des périodes où le reste du pays était plongé dans le chaos provoqué par les différents envahisseurs. Sa plus grande ville, Koutaïssi, a même été la capitale du premier royaume unifié de Géorgie lorsqu’un souverain imérétien du nom de Bagrat III réussit l’exploit d’unifier la totalité de la nation géorgienne sous une seule bannière. Or, c’est précisément cette relative « authenticité nationale » que la ville a su conserver qui pousse certains Imérétiens à dire que Koutaïssi est la seule « vraie » ville géorgienne, par opposition à la cosmopolite et métissée Tbilissi. Mieux encore, je me souviens de ce vieux monsieur de Koutaïssi qui me disait, le sourire en coin, que sa ville était la plus belle ville du monde… après Rome ! Cette autonomie politique et historique a donc créé une forte conscience régionale. Ainsi, les Imérétiens ont souvent tendance à se considérer comme étant les héritiers d’une culture plus « noble », plus raffinée et plus « civilisée » que celle du reste du pays. Le problème, c’est que cette fierté a commencé à agacer certains Géorgiens qui s’en sont servi pour façonner l’image d’un peuple prétentieux, pour ne pas dire carrément orgueilleux.

Avec le temps, ce côté un peu « frimeur » s’est cristallisé autour des kutaiseli bichebi (les « gars de Koutaïssi »), de petits « voyous » dont la fâcheuse tendance à faire crisser les pneus de leurs belles voitures leur donne un côté arrogant et « m’as-tu vu ». Cela peut en partie s’expliquer par le fait que, sous la domination soviétique, la ville était un centre industriel majeur contrôlé par une mafia locale proche des gens ordinaires. Loin de renier l’héritage de ces « gangsters au grand cœur », une partie de la jeunesse koutaïssienne s’en est servi comme modèle pour affirmer son identité, celle de bad boys provocants et beaux parleurs. Un élément identitaire que l’on peut rapprocher de celui de la mouvance blatnaïa, une sous-culture soviétique mêlant codes de la rue et élégance excessive.

SAMTSKHÉ-DJAVAKHÉTIE : ARMÉNIENS SÉPARATISTES

Les stéréotypes associés à la région de Samtskhé-Djavakhétie sont très spécifiques, puisqu’ils se concentrent presque exclusivement sur la sous-région historique de Djavakhétie. Dans la conscience collective géorgienne, la Djavakhétie est d’ailleurs perçue comme « plus arménienne que géorgienne » du fait de sa majorité arménienne représentant jusqu’à 90 % de la population totale, notamment dans des districts d’Akhalkalaki et de Ninotsminda. Ici, les stéréotypes sont donc complexes et délicats puisqu’ils relèvent de facteurs historiques et politiques, mais surtout identitaires liés essentiellement à l’histoire des Arméniens de cette région.

S’il y a toujours eu de petites minorités arméniennes dans cette zone relativement reculée et peu habitée, c’est au XIXème siècle que l’on assiste à l’arrivée massive d’environ 50 000 Arméniens fuyant les persécutions dans l’Anatolie ottomane. Conséquence : en une ou deux générations, la majorité démographique de la région est devenue arménienne. Ensuite, tout s’accélère… Suite à la révolution de 1917, la Géorgie et l’Arménie proclament leur indépendance. Mais, à cause du vide laissé par le retrait des troupes russes et de l’absence de frontière clairement définie entre les deux pays, des tensions ethniques et territoriales éclatent. En décembre 1918, une guerre éclate à propos du contrôle de la Djavakhétie. Si aucun massacre de masse n’a été documenté suite à ce conflit, les deux camps ont mené des représailles sur les civils, ce qui a aggravé les tensions ethniques régionales. Et ce n’est pas fini car, à la chute de l’Union soviétique en 1991, des mouvements locaux comme Javakh ou Virk émergent en défendant l’idée d’une autonomie régionale, voire d’un rattachement à la mère patrie arménienne. Depuis, les relations entre Arméniens et Géorgiens restent « froides » et distantes et, pour beaucoup de Géorgiens, ces évènements n’ont fait que consolider leur méfiance envers ces « étrangers de l’intérieur ».

À tout cela, il faut aussi ajouter le fait que, dans cette région économiquement négligée, le géorgien est très peu enseigné. En effet, outre le fait que la majorité des Arméniens de Djavakhétie utilisent l’arménien dans la vie de tous les jours, on estime que seulement 30 % d’entre eux parlent couramment le géorgien. De plus, la région souffre d’une couverture médiatique presque inexistante qui place ses habitants en position de vulnérabilité face à la propagande externe et fait naître chez eux un fort sentiment de marginalisation. Par conséquent, la distance culturelle et linguistique, associée au manque de connaissances de chaque communauté par rapport à l’autre, contribuent à alimenter des stéréotypes de méfiance considérant les Arméniens de Djavakhétie comme un « groupe marginal », pas vraiment intégré et davantage tourné vers Erevan que vers Tbilissi.

KARTLIE INTÉRIEURE : GÉORGIENS STANDARDS

En pérégrinant dans la région de Kartlie Intérieure, j’ai souvent entendu ses habitants me dire avec fierté qu’ils représentaient le modèle du Géorgien exemplaire. L’origine de cet archétype du Géorgien « standard » ne reflète pas forcément des traits ethniques ou comportementaux, comme c’est le cas pour les autres régions, mais une centralité géographique, historique et même linguistique.

Tout d’abord, il suffit de poser son regard sur la carte de la Géorgie pour voir que la région occupe une position très centrale qui connecte presque toutes les régions de Géorgie. Carrefour entre la plaine de la Mtkvari, les routes vers le Caucase du Nord et les passages vers le sud et l’est du pays, il n’y a donc rien d’étonnant à ce que la Kartlie Intérieure soit historiquement au cœur des communications et des routes commerciales. D’ailleurs, la région a très souvent eu ce rôle de « pivot » stratégique et de nombreux dirigeants et rois géorgiens, même lorsqu’ils siégeaient à Tbilissi ou à Koutaïssi, dépendaient de l’appui militaire et économique de la région. Car, contrôler le centre du pays, c’est contrôler le pays tout entier (en théorie tout du moins). S’agissant en plus d’une grande plaine, la région a particulièrement été exposée aux invasions étrangères. De fait, ses habitants ont fréquemment été amenés à défendre le cœur historique de la nation. D’ailleurs, les chansons et les contes populaires ont l’habitude de mettre en avant les héros de Kartlie Intérieure, leur façonnant ainsi la réputation de défenseurs du royaume, courageux, résistants, loyaux et particulièrement patriotes. À ce propos, sachez qu’en géorgien, Géorgie se dit Sakartvelo, soit « pays des Kartvèles ». Or, selon la majorité des historiens, les Kartvèles désignaient initialement les habitants de la Kartlie historique avant de s’étendre aux Géorgiens dans leur ensemble. Dans la mémoire collective de la Géorgie, la région est donc perçue comme la matrice de l’identité géorgienne traditionnelle.

De surcroît, les habitants de Kartlie Intérieure parlent un géorgien très littéraire marqué par un accent neutre, une prononciation claire, peu d’intonations et un vocabulaire très proche du géorgien écrit. Il n’en fallait pas plus pour que, dans l’esprit des autres Géorgiens, cette façon de parler devienne un véritable référent linguistique. De manière contradictoire, le dialecte « khikho » pratiqué dans les zones rurales de la région est souvent considéré comme plus rude et plus archaïque que le géorgien standard, un peu à l’instar du parler kakhétien. Avec son style plus direct, ses mots issus d’un ancien jargon agricole et sa tendance à simplifier les règles grammaticales, il a pu nourrir certains stéréotypes sur les habitants de la région. Par exemple, les habitants de Kartlie Intérieure sont parfois décrits comme des « têtes de bois », c’est-à-dire intellectuellement « rigides », manquant de flexibilité dans la pensée, voire lents à comprendre ou accepter de nouvelles idées.

MACHABÉLIE : NO MAN’S LAND

Un peu comme l’Abkhazie, les stéréotypes relatifs à la Machabélie (mieux connue sous son nom de guerre d’Ossétie du Sud) renferment une très forte charge émotionnelle et ont surtout été façonnés par l’histoire récente du conflit et la marginalisation de facto de la région.

Lorsque j’évoque le sujet, les Géorgiens réagissent très différemment. Chez certaines personnes, je ressens un désintérêt très marqué, comme s’il s’agissait d’un territoire vide, d’une terre « fantôme » dont la poignée de Géorgiens restés sur place sont représentés comme des victimes silencieuses dont on ne parle pas. Contrairement aux autres régions géorgiennes, la Machabélie ne semble avoir aucune place dans la culture populaire contemporaine : peu de références culinaires, un folklore absent, aucun site touristique connu, etc. Cette « invisibilité culturelle » alimente donc le sentiment que la région n’a plus aucune âme, qu’elle paraît perdue à jamais et qu’il n’en reste qu’une dimension strictement politique. De plus, à cause du cadrage médiatique fortement teinté par la guerre de 2008, la Machabélie semble davantage considérée comme une zone symbolique de conflit que comme un espace humain intégré à la nation géorgienne. Pour d’autres, la Machabélie est indissociable de la guerre de 2008 et des stigmates qu’elle a laissé, notamment près de la zone frontalière et autour de Gori. Étrangement, j’ai pu percevoir une posture morale de non-hostilité vis-à-vis des Ossètes. Cette sorte de « fraternité » reflète l’idée selon laquelle ces derniers ne sont que les otages de l’occupation russe et qu’ils sont coupés du reste de la Géorgie malgré eux.

BASSE KARTLIE : FERMIERS AZÉRIS

Dans la mémoire collective géorgienne, la région de Basse Kartlie est associée à un territoire agricole peuplé principalement d’Azéris qui représentent presque la moitié de sa population totale. Comme pour la Djavakhétie, les stéréotypes concernant les habitants de cette région touchent surtout aux représentations ethniques, mais aussi à sa géographie et à son histoire.

La présence des Azéris en Basse Kartlie remonterait au XVème siècle. Si, à cette époque, les communautés géorgiennes sont plutôt installées sur les plateaux montagneux du nord, les basses plaines, quant à elles, sont quasiment vides. La raison est que ces zones dégagées sont trop dangereuses car très exposées aux incursions des empires perses et ottomans voisins qui les utilisent donc comme zone tampon. Dès lors, des populations turcophones s’y installent progressivement, notamment autour de Marneuli et de Bolnisi. Un débat subsiste toujours sur l’origine de ces communautés d’agriculteurs et d’éleveurs considérées comme les ancêtres des Azéris actuels. Pour les uns, il s’agit d’un peuple turcophone originaire d’Asie centrale qui a adopté l’islam chiite de Perse. Pour les autres, il s’agit simplement d’une ethnie iranienne qui a changé de langue aux invasions turques. D’autres encore les considèrent comme des tribus caucasiennes très anciennes qui auraient adopté la langue turque tout en épousant l’islam chiite. Toujours est-il qu’avec le temps, ces populations se sont forgées une solide réputation liée à leur savoir-faire agricole, leur mode de vie rural et leur attachement à la terre. Aujourd’hui, beaucoup de Géorgiens reconnaissent, souvent de manière implicite, le rôle essentiel que cette communauté joue dans l’approvisionnement alimentaire du pays. Malgré le fait qu’ils soient implantés dans la région depuis plus de 10 générations, les Azéris de Basse Kartlie restent peu intégrés linguistiquement. En effet, une enquête menée en 2011 par l’Institut des études et des Analyses Sociales indique qu’environ 80 % des Azéris de la région déclaraient ne pas savoir parler le géorgien ! C’est donc de cette barrière linguistique, associée au contraste « ville-campagne », que viennent les clichés de rejets de cette minorité, notamment de la part des Géorgiens venant de grandes villes proches comme Tbilissi ou Rustavi.

À ma grande surprise, j’ai pu constater que les Géorgiens de Basse Kartlie sont aussi victimes de stéréotypes. S’ils sont bel et bien considérés comme des Géorgiens, certains les voient parfois sous des traits plus rustiques et davantage « métissés », comme si leur « géorgianité » avait été diluée dans la culture azérie. Cette impression paradoxale est d’ailleurs comparable à celle des Géorgiens d’Adjarie vus comme trop « turquisés ».

Enfin, en creusant le sujet, j’ai aussi pu mettre en lumière un antagonisme symbolique entre la Basse-Kartlie et la Kartlie Intérieure. Comme je vous l’ai présenté dans la partie de cet article concernant la région de Kartlie Intérieure, la Kartlie au sens large représente le cœur symbolique de la nation dans la mentalité géorgienne. Or, par opposition à ce que certains Géorgiens appellent la « vraie Kartlie », la Basse Kartlie est considérée comme une sorte de Kartlie qui n’est plus « vraiment » géorgienne, autrement dit une Kartlie ethniquement altérée. Une vision qui vient solidement ancrer des stéréotypes de simplification ethno-sociale.

MTIANÉTIE : CHEVALIERS KHINKALOPHILLES

Les stéréotypes courants à propos de la région Mtskheta-Mtianétie figurent parmi les plus anciens du folklore géorgien. Principalement associés aux habitants des différentes zones montagneuses comme la Mtioulétie, la Pshavie, la Khévie et la Khèvsourétie, j’ai retrouvé de nombreuses similitudes avec les stéréotypes concernant les Toushes, mais avec une touche romantique en plus.

Bien souvent, la même image fantasmée revenait à mes oreilles : un cavalier libre comme l’air qui galope fièrement dans ses montagnes en déclamant de la poésie. Dans l’esprit de nombreux Géorgiens, les habitants de ces montagnes sont très fréquemment associés au personnage historique du chevalier chrétien du Caucase qui résistait, avec courage et vaillance, contre les envahisseurs venus du nord. C’est précisément de cet héroïsme martial hérité des guerres que découle le mythe chevaleresque du montagnard intrépide et guerrier. Qu’il s’agisse des Mokhèves, des Pshaves ou des Khévsoures, la plupart des Géorgiens voient ces peuples comme porteurs d’un mode de vie resté « pur » face à la modernité, même si, parfois, leur attachement aux coutumes ancestrales est jugé comme rigide et archaïque. D’ailleurs, cette vision se reflète assez clairement dans le folklore local ainsi que dans la littérature géorgienne classique, notamment celle du XIXème siècle. Ainsi, des écrivains comme Ilia Chavchavadze ou Vaja-Pshavela (de loin, mon auteur géorgien préféré) ont fortement contribué à diffuser cette figure du montagnard loyal soumis à un code d’honneur très fort, hésitant souvent entre la loi du sang et la compassion universelle.

Pour ce qui est de leur penchant pour les khinkalis, eh bien la réponse est très simple. Dans la culture populaire géorgienne, les habitants de ces régions montagneuses, en particulier les Khèvsoures et les Pshaves, sont considérés comme les « inventeurs » de ces fameuses ravioles juteuses fourrées à la viande. De ce fait, ce plat est devenu le symbole de leur identité culinaire montagnarde. Pour goûter les meilleurs khinkalis de Géorgie, vous devrez donc vous rendre dans l’une de ces régions, et pour cela, Nela Voyage peut évidemment vous accompagner et vous faire découvrir ses bons plans !

KAKHÉTIE : CHARRETIERS ALCOOLIQUES

Concernant la plus grande région géorgienne qu’est la Kakhétie, les stéréotypes sont nombreux et un peu « faciles » à mon goût. Ces derniers proviennent principalement de la culture rurale, et notamment viticole, de la région, qui a forgé une image de ses habitants comme étant des gens peu enclins aux manières et aux fioritures et dont le mode de vie et la tendance à lever le coude les font parfois passer pour des alcooliques un peu bourrus sur les bords.

Région viticole par excellence, la Kakhétie possède un patrimoine réel très riche. Pour preuve, on estime que 70 % à 80 % de la production nationale de vin provient de cette région ! D’ailleurs, lors de votre prochain séjour en Géorgie, il y a de fortes chances que vous participiez à une supra, ce fameux banquet lors duquel les vivres inondent la table et le vin coule à flots. En Kakhétie plus qu’ailleurs, les supras sont presque quotidiennes et toutes les occasions sont bonnes pour « goûter » le vin du voisin. Lors de ces occasions festives, je constate toujours qu’au fur et à mesure de la quantité de vin absorbée, le langage se fait de plus en plus familier et les métaphores triviales deviennent plus fréquentes. D’ailleurs, les Kakhétiens sont bien connus pour leur tendance à faire des métaphores très terre-à-terre, voire un peu graveleuses, je dois bien l’avouer. Or, si ce franc-parler parfois « rentre dedans » est vu comme une marque d’authenticité et d’hospitalité par les Kakhétiens eux-mêmes, il est souvent interprété comme un manque criant de raffinement par certains citadins, notamment de Tbilissi. Comme si cela ne suffisait pas, le parler kakhétien se distingue assez nettement du géorgien standard par son intonation plus rude, son rythme moins « chantant » et son lexique rustique coloré de jurons populaires. Résultat : la façon qu’ont les Kakhétiens de s’exprimer, bien que spontanée et pleine d’humour, peut sonner comme un tantinet vulgaire aux oreilles des autres Géorgiens.

VALLÉE DE PANKISI : TERRORISTES TCHÉTCHÈNES

Les stéréotypes autour des habitants de la vallée de Pankisi, une petite région située au nord-est de la Kakhétie, sont délicats car ils concentrent à la fois une réalité culturelle complexe et une forte charge de stéréotypes qui dépassent les frontières de la Géorgie. Autrement dit, les images attribuées à ses habitants reposent sur un mécanisme classique de différenciation religieuse et ethnique associée à la mémoire médiatique des évènements liés à la guerre de Tchétchénie. Oui, c’est du lourd !

Peuplée majoritairement de Kistes (appelés aussi Kistines), la vallée de Pankisi a longtemps été victime d’une stigmatisation acharnée clairement due aux origines tchétchènes de ses habitants. Bien qu’installés là depuis près de quatre siècles, les Kistes ont toujours suscité la méfiance. À l’instar des Adjares musulmans, ce préjugé ethnique est basé sur la différence culturelle et linguistique, mais surtout religieuse. Mais c’est dans les années 1990-2000 que la vallée se fait tristement connaître : à une période où la guerre bat son plein en Tchétchénie, de l’autre côté de la frontière géorgienne, environ 8000 civils tchétchènes (dont une minorité de combattants) viennent se réfugier dans la vallée de Pankisi pour fuir les bombardements, les arrestations et l’épuration ethnique galopante. Conséquence : la Russie accuse la Géorgie d’abriter des indépendantistes tchétchènes, la machine médiatique s’emballe, les diplomaties étrangères tirent la sonnette d’alarme, la peur et la paranoïa s’installent et la zone est classée dangereuse. Suite aux attentats du 11 septembre 2001 et à la « croisade contre le terrorisme » lancée par les États-Unis, la stigmatisation se durcit et la région est pointée du doigt pour être le berceau du radicalisme religieux en Géorgie. Or, s’il est vrai qu’une centaine de Kistes tout au plus ont combattu et soutenu les Tchétchènes à cette période, c’était surtout par solidarité ethnique et religieuse, pas nécessairement par idéologie islamiste… Mais, avec la montée de Daesh, une poignée de jeunes hommes kistes partent pour la Syrie (un nombre relativement faible puisqu’estimé entre 50 et 100 personnes), ce qui entérine à jamais la réputation de la vallée… En Géorgie, les stéréotypes concernant la vallée de Pankisi fonctionnent donc comme un miroir des peurs nationales : peur du terrorisme et de la guerre, peur de la frontière poreuse et de la perte de territoires, peur de la marginalité. Dans cette situation, il faut ajouter la responsabilité énorme des médias (géorgiens tout autant qu’étrangers) qui, en véhiculant des informations souvent infondées ou très exagérées et en mettant l’accent sur le terrorisme islamiste, ont joué le rôle de catalyseurs de ces stéréotypes, créant ainsi une stigmatisation durable perçue comme injuste par les habitants eux-mêmes. Malgré les innombrables atteintes injustifiées à leur dignité, de nombreux Kistes s’identifient comme des Géorgiens musulmans ayant réussi à créer une identité riche et hybride mariant héritage tchétchène et culture géorgienne.

TOUSHÉTIE : BERGERS MÉDIÉVAUX

Les stéréotypes associés à la Toushétie sont très enracinés dans l’imaginaire géorgien. Un peu à l’instar des Svanes, les habitants de Toushétie conservent depuis des siècles une identité culturelle à part d’où découlent de nombreux stéréotypes allant du berger solitaire aux deux ivrognes qui s’entretuent au nom d’une quelconque loyauté clanique. Vous l’aurez compris, c’est surtout les traditions ancestrales et le caractère isolé de la région qui ont forgé les nombreux clichés circulant sur les Toushes.

La Toushétie est, encore aujourd’hui, un territoire très isolé et accessible seulement quelques mois par an (généralement de juin à septembre). Une connaissance d’origine toushe m’a même dit : « ma famille et mes ancêtres vivent là où d’autres ne pourraient pas survivre plus d’une semaine »… Cet héritage de la vie en montagne a alimenté une vision très rude et abrupte de ses habitants qui s’est entremêlée avec le rôle historique des Toushes. En effet, ces derniers ont souvent été missionnés pour défendre les frontières nord du royaume de Kakhétie, d’où leur surnom de « gardiens des cols du Caucase ». Outre cette fonction purement militaire qui a nourri le stéréotype du montagnard brave et courageux, les Toushes ont longtemps conservé une structure communautaire ancienne et très autonome faisant fi des lois de l’État et de l’Église. Cette vie autarcique renforcée par l’isolement de la région m’a tout de suite fait penser à la situation des Svanes. Ainsi, dans les chansons, les récits et les films, les Toushes sont souvent dépeints sous les traits de montagnards archaïques et vivant un peu hors du temps.

Un personnage incarne à la perfection ce mode de vie et regroupe presque tous les stéréotypes relatifs aux Toushes : le berger. Cette profession séculaire est sans aucun doute la plus emblématique de la région, au point d’être un pilier identitaire indissociable de la culture toushe. En effet, les Toushes pratiquent l’élevage ovin depuis des siècles et le travail y est communautaire : plusieurs familles forment un groupe pastoral appelé « sakhme » qui partage la surveillance des bêtes, les abris, les corvées de tonte et la fabrication de fromage. Ainsi, le berger toushe est chargé de valeurs morales comme le labeur, l’endurance, la solitude, l’autonomie, la fidélité aux traditions, la communion avec la nature… Bref, une fierté silencieuse gardienne des temps anciens.

TBILISSI : BOBOS SNOBS

Les stéréotypes associés aux habitants de Tbilissi reflètent la place particulière de la capitale dans l’imaginaire géorgien et ses habitants sont souvent décrits comme se sentant au-dessus des autres, tout en se plaignant de l’arrivée massive de provinciaux.

En prenant un peu de recul, je me suis vite rendu compte que ce phénomène était répandu dans de nombreux pays et qu’il s’articulait continuellement autour des tensions qui existent entre ville et campagne ainsi qu’entre modernité et tradition. Cela s’explique par plusieurs raisons : la proximité des habitants des capitales avec le pouvoir et les élites qui peut générer un sentiment de désavantage chez les provinciaux, l’ouverture aux influences extérieures qui se traduit par l’idée que le citadin se croit plus cultivé, plus moderne et plus intelligent que le provincial, les comportements du métropolite parfois perçus comme un mépris des coutumes de son pays ou de sa région d’origine, etc. Et Tbilissi n’échappe pas à cette règle !

Ainsi, les habitants de la capitale géorgienne sont considérés comme hautains, prétentieux et méprisants envers les provinciaux, alors que dans les faits, la grande majorité d’entre eux viennent des autres régions. À cette contradiction, beaucoup m’ont apporté une réponse surprenante : une fois installés à Tbilissi, les provinciaux se sentiraient presque « obligés » de montrer leur élévation sociale aux autres restés vivre à la campagne et finiraient même par prendre goût à cette attitude de supériorité ! On reproche également aux Tbilissélis d’avoir oublié leurs racines régionales. Cela s’explique par le fait que Tbilissi ayant toujours été une ville multiethnique et cosmopolite, ses habitants auraient, à force, perdu leur kartuloba, autrement dit leur « esprit géorgien ».

Dans un registre plus positif, les habitants de Tbilissi sont souvent perçus comme plus cultivés et plus éduqués, même si on se moque parfois de leur tendance à utiliser des mots russes et anglais « pour se la raconter ». Lorsque j’évoque ce sujet, je sens même un certain romantisme dans la bouche des Géorgiens. En effet, ce côté un peu « bohème » a généralement été associé, notamment dans les œuvres de Mikheïl Djavakhishvili ou de Rezo Gabriadze, au personnage symbolique du Tbilisséli, poète ou musicien qui flâne nonchalamment dans les ruelles de la vieille ville, tantôt jouant la sérénade sous les balcons en bois sculpté, tantôt philosophant dans un dukani un verre de vin à la main.

Si cet article vous a appris des choses ou si vous n’êtes pas d’accord avec certains passages, n’hésitez pas à m’écrire en commentaire ! Comme dit en début d’article, je n’ai nullement la prétention de tout connaître ni d’imposer une quelconque vérité. Aussi, sachez qu’il existe des stéréotypes au sein même de Tbilissi, entre les différents quartiers qui composent la ville. Si cela vous plairait de voir un article sur le sujet, manifestez-vous dans les commentaires !

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